Les lundis de Gavi

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Journaliste au Nouvel Observateur entre 1986 et 2005, Philippe Gavi, qui fut, avec  Serge July, à l’origine de la création de Libération, en 1981,  est aujourd’hui président de l’Association des journalistes média: il est aussi l’auteur de nombreux ouvrages remarqués. Ce journaliste talentueux, que je côtoie depuis plus de 20 ans, jetera ainsi chaque semaine, en fin observateur de la société qu’il est, son regard sur l’univers qui nous entoure: de la blogosphère à la planète médias.

 

 

La dictature de l’instant

 
Croire qu’on peut tirer les leçons d’une histoire est pure quoique sympathique fantaisie. A écouter les uns et les autres commenter « LA crise » sur les hauteurs des plateaux télé, je songe à ce prof de ma jeunesse qui racontait l’histoire d’une secte convaincue que la fin du monde était imminente. Ils vont prier en haut d’une montagne. Le jour dit, la fin du monde n’arrive pas. Eux: « vous voyez qu’on avait raison ; grâce à nos prières, il n’y a pas eu l’apocalypse ». Entendre l’ex-jeune garde des ultra libéraux affirmer sans rire que s’il y a crise, ce n’est pas dû à l’absence de régulation mais à son excès, que le marché libre se portait comme un charme jusqu’à ce que l’Etat américain (l’oncle Bush) exige des organismes de crédits qu’ils prêtent sans limites aux pauvres. A l’inverse, Besancenot sait depuis toujours, 1917, 1929 et la deuxième guerre mondiale que le capitalisme, planche pourrie, périra de ses abus. Au PS, on ne précise pas de quel capitalisme et de quel socialisme on veut ou on ne veut pas.
 
Chacun veut bien s’accorder sur l’idée de « crise systémique », nouveau terme à la mode (après l’indéfinissable « modèle social français ») mais personne n’est d’accord pour savoir de quel système il s’agit. Une certitude : notre système nerveux est mis à rude épreuve.
En fait, aucune des croyances du siècle dernier ne tient la route. Allez comprendre que la Chine rouge, dont les bourses ont chuté à l’unisson, a inventé une variante du capitalisme ?. Ou n’est-ce pas extraordinaire que de parler de « fonds souverains » ? Qui sont les monarques ?
Faisons le pari : quelle que soit l’évolution de la situation (les crises comme les guerres finissent par se résoudre, et on oublie les millions de victimes collatérales), personne n’admettra qu’il s’est trompé. Le tord, c’est les autres. Tout le monde ayant raison, les solutions modernes sont toujours empiriques, jamais idéologiques ; elles résultent des rapports de force : on ne change pas son fusil d’épaule par conviction mais en se faisant violence. Attention cependant aux improvisations abusives. 
 
Déjà que depuis quelques années à chaque fait divers, on pond une loi, un règlement. Criminel récidiviste, bébé qui se noie dans une piscine, tapis roulant happant un enfant, pub qui rend nos enfants anorexiques ou obèses : la vie quotidienne s’est judiciarisée, jusqu’à la pénalisation de l’injure verbale, et le devoir de mémoire. Les limites du ridicule ne sont-elles pas atteintes quand, suite au chahuté France-Tunisie, la maison Sarkozy songe à  faire interrompre les matchs si La Marseillaise est sifflée ? Personne n’a objecté qu’il ne s’agissait pas d’interrompre : le match n’a pas commencé quand les hymnes nationaux sont chantés.
 
Mon ami, le génial Paul Virilio, dans « Le Monde » du dernier week- end, explique superbement que nous vivons dans « l’instantanéisme », dans le « présentisme » ; qu’on ne pige rien à ce qui se passe sans prendre de la hauteur et observer que l’histoire est un collage, une suite d’accidents inévitables, vue la nature humaine et la nature, et que ces accidents événementiels, du fait d’une vitesse croissante, boostée par les technologies de l’instantanéité, et d’une « hystérisation » des réactions, synchrones mondialement, virent à l’accident intégral, genre le krach.. Cher Paul, ton grand chef d’œuvre « Vitesse et Politique » (éditions Galilée) mérite d’être mille fois relu.
Voilà. Je ne sais pas si vous avez noté, tout le monde ponctue aujourd’hui ses interventions par «  voila », à dire d’un ton neutre, calme, résigné, que l’on expose ses souffrances, ses joies, ce qui vous est arrivé, ou ce qu’on a vu. Je crois pouvoir attester que ce « voilà » s’est popularisé avec « Secret Story » et la « Star Ac». Aux confessionnaux, « voilà » revient toutes les cinq secondes. Le voilaisme a gagné toutes les sphères : commentateurs, témoins, observateurs. Avant, du temps du « Loft », c’était «  c’est clair » (surtout quand c’était opaque), et avant encore, dans les années 80,  c’était du « tu vois » revenantà tire larigot dans toutes les conversations (surtout qu’on voyait rien venir). .
 
Remarquez que dans « voila »,  il y a « vois là » (et pas ici). Définition du mot dans le Larousse : « prép. (de vois et là). Indique ce que l’on vient de dire, ou désigne de deux objets, celui qui est le plus éloigné ». Prendre tant de distance vis-à-vis de l’objet de ses préoccupations, de ses désirs, de ses ressentiments signifie-t-il que nous nous sentons largués ? Eh bien tant mieux : inventons du nouveau.  .
 
 
Philippe Gavi
 
 
 
 
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 Serge July et Philipe Gavi à Libération, en 1981…nostalgie, nostalgie.  

 


 

 

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1 Comment
  • Vicky
    octobre 20, 2008

    On dit « seconde guerre mondiale » et non « deuxième guerre mondiale »… Mais, on ne sait jamais ce qui nous tombera dessus dans les prochaines décennies.