5 juin 1989, place Tiananmen, une chemise blanche…

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« Une chemise blanche, deux sacs de supermarché. Peu de traits suffisent à marquer la mémoire. A midi, ce 5 juin 1989, à Pékin, il se tenait debout, droit, survivant et insolent, paralysant par sa seule présence une colonne de blindés. Il escalada le premier char, dialogua avec le conducteur, redescendit et lui barra à nouveau le chemin. Finalement quelques badauds l’arrachèrent de sa position et de notre champs de vision ».
 
Ainsi démarre un petit livre coup de poing. Un objet journalistique rare, doublé d’un récit époustouflant pour sa précision chirurgicale et son caractère puissant et condensé. Journaliste, critique de cinéma et diplômé de chinois, Adrien Gombeaud publie aux éditions du Seuil L’homme de la place Tiananmen : Un livre-enquête où l’auteur raconte l’histoire d’une photo. Celle qui fut prise ce 5 juin 1989 place Tiananmen à pékin et qui bouleversa la planète. Si ce livre mérite le détour, c’est qu’il ne raconte pas seulement comment et par qui ce cliché a été pris, il y a juste vingt ans, mais il nous restitue avec intelligence et acuité son contexte. « Si exaltante soit-elle, la photo du char nous confronte à ce sentiment d’une Chine qui s’éloigne d’un coup. Elle est la dernière photo avant que la porte ne se referme sur des étudiants livrés à la police et aux tribunaux. Chez nous, le mur de Berlin va tomber, l’histoire va continuer, mais la Chine, à partir de l’image du Tank, redevient une planète lointaine…»
 
Et l’Histoire bascule. Cette photo symbole, on la doit à quatre photographes qui, postés sur un lointain balcon, ont mitraillé comme des fous l’homme à la chemise blanche. Parmi les journalistes photographes présents à Pékin lors de ces événements, il y avait un français, Jacques Langevin. Ce dernier passera deux nuits à traquer le scoop, allongé sur le bitume ou en planque à l’abri de buissons : un travail iconographique qui lui vaudra, plus tard, de nombreux prix. Mais de retour épuisé à son hôtel, il découvrira sur CNN l’image de l’homme et du char : « Je suis tombé de mon lit », confie t-il à l’auteur du livre : La photo du siècle venait de lui passer sous le nez…
 
napalm1_393-a8eec.jpgAdrien Gombeaud a retrouvé les auteurs du fameux cliché, dont deux Américains, Charlie Cole et Stuart Franklin. Et ils ont raconté : le petit balcon où tout le monde s’entassait, l’attente, le bruit des balles, la peur, les larmes d’un ingénieur son de CNN brisé d’émotion par le spectacle du massacre…Et les boîtiers qui crépitent, malgré la colère et la tristesse qui étreint la petite troupe de reporters, serrés les uns contre les autres. Chacun a pu prendre l’homme-bouclier sous tous les angles, mais personne depuis vingt ans ne s’est vraiment approprié ce cliché présenté comme le résultat d’un travail collectif, quasi anonyme. Et cela même si chacun des photographes présents ce jour là sur cette portion de balcon défend avec pudeur le sien, pour la beauté du métier…Question d’angle, d’ouverture, de vitesse ou de lumière. Cette retenue générale tient à la scène elle-même. « L’image se distingue surtout d’autres grandes photos du siècle », écrit Gombeaud, « car le sujet crée lui-même l’instant. Il n’est pas pris dans le tourbillon de l’histoire, comme la jeune vietnamienne brûlée au napalm…» (photo de Nick Ut, ci-dessus)
 
Gombeaud explique ainsi dans une belle écriture qu’aucun des photographes présents ce jour là à Pékin n’a osé depuis faire le premier pas pour revoir les autres. « Finalement », lui a confié l’un d’eux, «nous formons une sorte de famille, des frères un peu distants. Une bien étrange fratrie en vérité….Nous sommes tous l’auteur de la photo du siècle. D’un coté, nos destins sont liés par cette image. D’un autre coté, c’est vrai : on aurait tous aimé que les trois autres ne soient pas là ce jour là ».
 
L’homme de la place Tiananmen. 119 pages. Adrien Gombeaud. Editions du Seuil                      
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