Déjeuner avec Mitterrand…

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C’est une pièce où le temps semble s’être figé. Rien ne semble en effet avoir bougé sous les dorures de la salle à manger du ministère de la Culture, rue de Valois, un lieu où Jack Lang y imposa sa marque dès 1981, à l’image du mobilier Louis XVI qu’il y installa et de l’immense fresque qu’il fit poser à même le mur du salon d‘accueil de ce ministère : une peinture murale sans grand cachet, qui a salement vieilli, mais à laquelle pas un de ses successeurs n’a osé toucher.  Jack si tu nous entend….

Nous étions juste avant noël et Frédéric Mitterrand m’avait convié à déjeuner. C’était ma toute première rencontre avec celui que la rumeur parisienne donnait alors pour déprimé, durablement esquinté par l’affaire de son livre, La mauvaise vie: un homme au bord de la rupture, plus près de la sortie que de l’augmentation, m’avait-on prévenu. « Seriez-vous usé à ce point ? » C’est la première question que je lui ai posé en m’installant à sa table. L’intéressé a d’abord esquissé un vague sourire et d’une voix ferme : « je n’ai jamais été aussi bien et ceux qui pensent le contraire se trompent lourdement. A vrai dire, au lendemain même de cette polémique stupide, j’avais déjà décidé de tourner la page». La voix était assurée et le ton se voulait sans la moindre faille: si une partie de la presse, dont l’Express, avait cogné dur, toutes ces critiques, à l’entendre, l’avaient laissé apparemment de marbre. «Je m’y attendais un peu, mais pas avec cette soudaineté et ni avec cette force», confie celui qui possède la particularité de peser chacun de ses mots en regardant fixement la nappe blanche, au risque de s’y perdre, avant de relever doucement sa longue tête de cheval mélancolique pour vous fixer d’un regard qui vrille, histoire de bien surligner son propos.

Déjeuner avec Mitterrand, c’est être à la place du téléspectateur qui écoute en silence l’histoire d’un destin. Ce jour là, Mitterrand semblait vouloir raconter le cheminement d’un homme moitié saltimbanque, moitié écrivain, un peu ici, un peu nulle part, le destin d’un homme fragile devenu ministre par hasard.  

Et l’on se prend au jeu car  Frédéric Mitterrand reste un conteur attachant. Contrairement à tous ceux qui m‘ont convié à cette même table depuis plus de 25 ans, – Lang, Douste-Blazy, Donnedieu de Vabres, Trautmann, Albanel ou encore, Léotard et Aillagon-, il est pour ainsi dire le seul à laisser tomber la veste d’abord et sa panoplie de ministre, ensuite.Il est aussi le seul à donner le sentiment d’oublier la fonction qu’il occupe et à livrer un peu de son intimité. Sans louvoyer, sans se réfugier derrière de la langue de bois ou un quant-à-soi suspicieux. C’est ainsi que le personnage se révèle au fil du repas à la fois pudique et écorché vif, volubile et contrôlé, attentif et ailleurs, pas toujours d’une grande jovialité, mais capable de distiller, ici et là, quelques traits d’humour dessinés au fusain : indiscutablement, ce Frédéric est un Mitterrand.

Au cours de ce déjeuner, on a fait le tour du propriétaire. François Fillon ? « C’est l’un des rares à m’avoir soutenu de bout en bout, avec une fidélité qui l’honore». Nicolas Sarkozy ? « Là aussi, il n’y a pas eu l’ombre d’une ambiguïté, j’ai trouvé auprès de lui un soutien constant  et sans faille». L’UMP ? « j’ai eu des surprises. Certains ne se sont pas comportés de manière très digne, d’autres m’ont agréablement surpris». Son ministère ? «un paradis. Je m’y sens bien. Les dossiers sont immenses et passionnants » Et de les lister avec la précision du métronome. La politique, enfin ? «Cruelle et enthousiasmante ».  Un mandat électif ? « Ce n’est pas au programme, mais on m’a sondé pour savoir si l’aventure me tenterait. Je n’ai pas dit définitivement non …» 

Le jour de notre entrevue, Frédéric Mitterrand venait de redire publiquement tout le bien qu’il pense du PDG de France Télévisions, Patrick de Carolis, ce au moment même où le Tout-Paris des médias et de la politique  se faisait l’écho des consultations que venait d’entamer Nicolas Sarkozy en vu de son remplacement, l’été prochain. Un soutien pour le moins décalé? « J’ai simplement dit que Patrick de Carolis est loin d’avoir démérité et que de très bonnes choses ont été accomplies sous sa présidence. Et je n’ai pas pour habitude de me contredire ». Droit dans ses bottes…          
 

 

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3 Comments
  • jean Meyran
    janvier 4, 2010

    C’est dommage que de temps à autre, vous vous laissiez aller à des portraits « brosse à reluire ».
    Pourtant, vous savez être acerbe ponctuellement.
    Pourquoi avoir fait l’impasse sur :

    Sa faute de gout d’annoncer sa nomination
    Sa réaction stupide (quoiqu’il pense de l’affaire) sur Polanski
    Sa réaction sur les groupes de rap (qu’il défendait si bien avant sa promotion)

    Il y avait de quoi le titiller, non ?

    Bonjour chez vous

  • Frederic
    janvier 5, 2010

    Pour information,  » la peinture murale sans grand cachet, qui a salement vieilli, » est une oeuvre magistrale de Pierre Alechinsky.

  • Anne Deflandre
    janvier 5, 2010

    Un homme d’une force de caractère surprenante et d’une extrême droiture, qualités rares en politique qui méritent d’être soulignées. Le personnage est, décidément, très attachant.
    Il n’y a guère que ceux qui ne savent pas (le) lire, ni (l’) écouter qui le pensaient fini.
    Merci pour ce portrait sans doute plus réel que complaisant.