Badiou et Finkielkraut chez Taddéi : un grand Soir… Par Philippe Gavi.

par 11commentaires No tags 0

frederic_taddei-57dd9.jpg

Décidément, Frédéric Taddéi n’a pas son pareil pour mener un débat. Doit-on parler de débat ? Le dialogue, la semaine dernière, entre Alain Badiou et Alain Finkielkraut à « Ce soir (ou jamais !) » fut un festin. Quel mets rare que l’intelligence servie sur un plateau, surtout quand elle est teintée de passion, d’engagement. Car Badiou le « révolutionnaire » communiste, le radical, le marxiste maoïste universaliste veut réinventer une société communiste idéale, et Finkielkraut, l’amoureux de la tradition occidentale, de l’identité française, de la littérature, des Lumières et des libertés individuelles, de la République, veut réinventer une société pleinement démocratique.

L’un ni l’autre ne cherchent à prendre le dessus, ni à convaincre. Ce n’est pas un match, c’est une soutenance de réflexion. Chacun écoute l’autre argumenter, sans interrompre Les interventions sont concises, denses, brillantes (quoiqu’un peu trop émaillées de citations érudites qui n’apportent rien). Je réfléchis, j’énonce, je rentre sans complexe dans la complexité, je ne cherche ni à plaire, ni à déstabiliser, moquer, railler, accuser. « Temps de parole » prend tout son sens. Quand il est non pas épuisé mais quand l’un a achevé de dire ce qu’il a  à répondre, il s’arrête de parler, point, et passe la parole à l’autre. S’ils se réfutent, ce n’est pas dans le format polémique. Selon l’angle, il leur arrive d’être d’accord, ce qui ne leur déplait pas, et, en fait, ne les surprend pas. Tous deux refusent l’argument démagogique. Sur l’hystérie des foules, la dictature du nombre, et du moment, sur le refus du « tous pourris », sur la laïcité, ils sont sur un terrain d’entente. Ils critiquent l’empire de la satyre, du rire systématique, de la dérision facile. Ils éprouvent la même aversion pour la société de consommation, et la médiatisation.

Ce n’est pas pur jeu de l’esprit. Le ton est grave, car les enjeux sont dramatiques. Somme toute, ils parlent du monde, de la France, de la démocratie, des souffrances, du drame que vit la Grèce, du capitalisme, des marchés, du mercantilisme, des luttes des peuples, d’Israël et des Palestiniens.
Il est difficile de les départager. Même par l’Histoire. Le communisme a eu ses infamies, le nationalisme et la République également. Ils ne le nient pas mais relativisent, cherchent un sens à l’Histoire en se rattachant à un prométhéisme de l’idée. Chacun puise dans son interprétation symphonique du passé les ressources d’un renouvellement de l’avenir enchantant. Ils s’accordent sur un point : il manque au nouveau siècle une grande idée motrice qui ouvre des perspectives politiques.

Le spectacle fut magique. Le spectateur balloté eut le sentiment d’en sortir plus intelligent, c’est-à-dire plus critique, puisqu’obligé de se dire qu’ils ne pouvaient pas avoir raison tous les deux, ni  tout à fait tord. Badiou fait peur mais est plus social, plus révolté. Finkielkraut est un peu pompeux mais il est plus douteur, plus soucieux des libertés.
Le rôle joué par Taddéi a été crucial. Il ne cherche pas les petites phrases, ne provoque pas, ne fait pas un show. Toujours placide, aérien, aimable, il demande des éclaircissements, sur ce qui les oppose, sur ce qui peut les rapprocher. De toute évidence, l’animateur connaît son Badiou et son Finkielkraut ; il a lu « l’Explication ». A ce « Ce soir (ou jamais !), il a su adapter à la télévision cet échange livresque entre les deux grands intellectuels (brillamment orchestré par Aude Lancelin) qui vient de paraitre aux Editions Lignes. Voilà ce qui s’appelle « animer », respect !  PG
 

0
11 Comments
  • kouti
    mai 25, 2010

    Je soutiens (modestement)la critique de Philippe Gavi – dans le sens où ce  »débat » a été clair, honnete, sans démesure. Les deux illustres philosophes ont été respectueux du temps de parole de l’autre , sachant l’écouter, sans cette passion incivique à laquelle nous ont habitués les précédents antogonistes de toutes formations confondues – qui volent la parole, agressent,parlent tous en meme temps – diminuant de moité la valeur du débat –
    Sur le plan de la réflexion, en existe-il une qui pourrait concilier toute l’humanité ? j’en doute, vues les antagonismes, les haines de l’autre, les conflits qui empechent l’avancée philosophique commune, (peut-etre comme à un moment donné de l’Espagne andalouse quand elle a su rassembler des esprits brillants qui ont su faire fructifier la pensée?) – Kouti d’Alger

  • mo
    mai 25, 2010

    Un vrai moment de bonheur télévisuel. Mais contrairement à vous, j’ai trouvé que Badiou était un cran au-dessus: plus serein, plus pédagogue, plus profond. Des analyses justes et pertinentes. Trop de citations chez Finkielkraut. Et puis, je le trouve fatiguant sur l’Islam et la France d’hier.

  • Corrector
    mai 25, 2010

    Tort et mon pas tord !
    Vos fautes d’orthographe m’exaspèrent ! Investissez dans un correcteur ou demandez à un vos nombreux amis de relire vos billets avant de les publier. Ou employez des moyens mnémotechniques: dans ce cas précis, pensez à la tortue… car vous, côté orthographe, vous apprenez très lentement: une vraie tortue !

  • Courouve
    mai 25, 2010

    Malheureusement ce débat était haché par d’inutiles séquences d’actualité que Taddéi semblait croire indispensable.

  • asas
    mai 26, 2010

    Un débat admirable.

    Badiou impérial, Finkielkraut plus serein et donc intelligible.

  • Romain T.
    mai 26, 2010

    A Corrector, qui a écrit « demandez à un vos nombreux amis ». En ce qui vous concerne, je vous suggère de vérifier la syntaxe de votre commentaire et de vous dispenser de leçons et de remontrances sur la blogosphère. J’indiquerai par ailleurs que l’approche typographique et l’approche manuscrite sont différentes : une coquille n’est pas un zéro en dictée.

    Passons.

    Renaud Revel, je suis tout à fait d’accord avec votre point de vue sur ce face-à-face télévisé. On retrouve toujours cette marque de professionnalisme chez Taddéï : certains devraient en prendre, de la graine !…

    J’ai trouvé Alain Finkielkraut bien plus posé que d’habitude, moins retranché derrière ses citations farfelues (certes, il y en avait quelques-unes… mais moins que d’habitude !). Mais mon coeur reste fidèle à Alain Badiou !

  • Wanduta
    mai 27, 2010

    J’ai suivis le débat et Badiou a enfoncé Finkielkraut.

  • Marc spilmont
    mai 29, 2010

    Fidèle de l’émission de Taddéï, je souscris au questionnement de Kouti. A mes yeux, Ce soir ou Jamais est la seule agora télévisuelle qui permet de réunir dans un lieu pacifié mais non formaté, autant de pensées antagonistes. Bravo monsieur Revel (et bien sur monsieur Gavi) de médiatiser le dernier espace télé où l’on a encore le droit de penser !

  • Gérard H
    juin 1, 2010

    Au delà de ce qui s’offre d’une possibilité rare d’un échange,ce sont deux pensées paradoxales qui s’affrontent sur un terrain où l’on sait d’avance qu’il n’y aura pas mort d’homme. Cette joute de circonstance n’en étant pas une.

    Pensées paradoxales donc avec d’un côté, un universalisme radical se référant à une logique de mondes mathématisés, et de l’autre, une nostalgie débridée déclinant mécaniquement la partition de l’oubli de l’être.

    Ceci étant on peut apprécier la bonhomie tranquille de Badiou et considérer que Finkielkraut – pour une fois – ne s’est pas trop agité…

  • Nolan Fedde
    février 8, 2011

    I’m still learning from you, while I’m making my way to the top as well. I definitely love reading everything that is posted on your blog.Keep the aarticles coming. I loved it

  • bob
    mars 30, 2011

    « J’indiquerai par ailleurs que l’approche typographique et l’approche manuscrite sont différentes : une coquille n’est pas un zéro en dictée. »

    Vrai : le policier de la coquille a un ton insupportable.
    J’en ai vu beaucoup, comme lui, sur les sites, mécontent du contenu d’un texte, réagissent en s’attaquant au s en trop qu’ils ont réussi à trouver. Ils se font généralement piéger eux-mêmes trois lignes plus loin et ramasser sans ménagement.
    Les coquilles plus fréquentes sur le Net, même chez les gens qui connaissent parfaitement les règles grammaticales et l’orthographe, sont liées à l’usage de la machine et de la distance avec l’écran. On a souvent reproché aux profs de faire des erreurs au tableau. Comme pour l’ordi, faites l’expérience : il est plus difficile de se relire sur un tableau.

    On ne va pas tout de même pas passer son temps à imprimer sur papier lorsqu’on commente des textes sur le Net » !

    Le texte rédigé ici est clair et fluide : à bas les pompeux cornichons.

    Au sujet du débat :

    Un Finkielkraut un peu moins tendu, bien qu’il tremble des mains et sue d’abondance. Et qu’il ne peut se départir de son ton théâtral. Comme BHL et quelques autres.
    La sobriété des deux autres montraient cet écart, très intéressant « sociologiquement », puisque Hazan se définit comme un intellectuel militant, Badiou comme un universitaire et un miltant. Finkiekraut est un intellectuel, qui doit aux médias télévisuels qui l’ont choisi sa visibilité. Son existence ne dépend pas des ses travaux universitaires mais est liée aux médias : c’est ce qui explique, à mon avis, son coté très pompeux et théâtral et sa crispation.

    La question répétée par Badiou et Hazan : « Qu’est-ce que la civilisation française », Finkielkraut a clairement éludé et répondu par une pirouette : Manet et Proust.

    Finkielkraut est coutumier de ces esquives, qui sont, à mon avis, malhonnêtes politiquement. S’il n’a pas de réponse : qu’il l’admette.

    Une majorité de Français ouvriers, et même techniciens ou cadres, « de souche » et pas de souche, n’ont jamais lu Proust.

    « Unir la bourgoisie française (à définir) et le peuple français » (à définir) au nom de la « valeur Proust » ne me semble pas être une réponse politique.

    Finkielkraut se garde bien de poser la question : « Pourquoi la majorité écrasante des Français n’a jamais eu accès à Proust, quelle que soit l’époque, et n’y aura jamais accès dans un tel système :

    Cette pirouette-tactique de Finkielkraut a fait s’effondrer son argumentation, sans parler des autres incohérences, chez lui, que ce débat a bien mis en relief.

    Taddei est un excellent intervieweur qui contrairement à tous les autres, ne cherche pas à voler la vedette à ses invités pour se « vendre » comme s’il était « propriétaire » de l’émission.

    Je suis vraiment impressionné par l’intégrité de Taddei, et par sa capacité à comprendre que l’intervieweur doit non seulement laisser l’invité s’exprimer, mais aussi lui faciliter la parole : bref, être totalement à l’écoute et s’effacer devant l’invité, au lieu de penser à sa promotion personnelle.

    PS
    Hazan a fait un excellent bouquin sur les mots bannis par les médias.

    Badiou a été plus que fair play avec Finkielkraut.