Dire ou ne pas dire…La chronique de Philippe Gavi.

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Il a suffit d’une poignée de mots de trop pour, peut-être, faire basculer le parti travailliste dans les abysses électoraux. « Gaffe fatale pour Brown», a titré Libé. En résumé, le Premier britannique, en tournée électorale,  a dialogué avec une veuve de 66 ans. Militante travailliste, elle en avait gros sur le cœur. Gordon Brown a regagné sa limousine, et s’est alors lâché. Vous n’auriez jamais dû organiser une rencontre avec « cette femme », dit-il à un collaborateur, « c’était juste une espèce de sectaire ». Son micro HF n’étant pas éteint, ses propos se sont répandus dans le net, la dame a exigé des excuses, Brown les lui a faites, en « pêcheur repentant ». Mais pêché avoué n’est pas forcément pardonné. Commentaire des adversaires ravis : « Nous avons découvert ce que pense vraiment Gordon Brown ». Ce qu’il pense vraiment ?
Beaucoup de polémiques sont nées ces derniers temps de paroles privées volées par des micros embusqués. Les sphères privées des hommes politiques sont devenues des coulisses de la scène démocratique.
Or en cercle fermé, on peut proférer des choses irréfléchies. Si des micros enregistraient les scènes de ménage, les conversations entre amis, entre journalistes à une conférence de rédaction, le verdict serait accablant : machisme, racisme, débilité, sadisme, cynisme. Les hommes politiques étant des humains comme les autres, eux-aussi peuvent lâcher des horreurs en privé, passibles, si diffusés, des tribunaux.
Or, aujourd’hui, ils sont sous surveillance permanente, au prétexte que la vérité est dans la personne, pas dans les promesses; des propos qui ne devraient avoir aucune signification politique se mettent à faire des triples axels sur le trampoline des médias. On parle de « dérapages ». Les hommes politiques, prévenus, font attention mais il est humainement impossible de se contrôler en permanence.
Une blague un peu lourde, entre sympathisants, et Hortefeux est « un raciste » révélé. Une remarque un peu acerbe, et Gordon Brown est un arrogant.

La modernité contraint à reposer les questions de fond. Qu’est-ce que la vérité d’un homme politique ? Ce qu’il dit, et tout ce qu’il dit ? Ce qu’il pense, et tout ce qu’il pense ? Ce qu’il fait ? Doit-il dire tout ce qu’il pense, penser tout ce qu’il dit ? Qu’est-ce qui compte le plus pour  l’opinion: sa parole publique, sa parole privée ? ses actes ?
Les évidences sont trompeuses. Un homme politique devrait toujours dire ce qu’il pense ? Faux, naïf. On ne peut pas faire de la politique sans tromperie. Quand de Gaulle dit « je vous ai compris », les Français d’Algérie comprirent que l’Algérie resterait française. Le général pouvait-il déballer ce qu’il pensait vraiment? Probablement pas. A plus forte raison, il serait absurde qu’un homme politique dise tout ce qu’il pense, à supposer qu’on puisse qualifier de pensée ce qui lui passe par la tête, et ce qu’il balance en privé.
Les mêmes qui stigmatisent le parler faux reprochent à Nicolas Sarkozy un parler vrai vulgaire, de la rue, non conforme à une stature présidentielle.
 

Les mots, publics et privés, sont en passe d’être bloqués, stérilisés,  comme le sont les gestes des mains des batteurs d’estrade. Des mains fébriles trahiraient des pensées agitées. Ainsi s’explique que journalistes, politiques, animateurs ont toujours les mains en laisse, soit qu’ils restent obstinément les bras croisés, ou qu’une main s’agrippe à l’autre, ou que les deux s’accrochent à une barre, à un objet.
Où va-t-on, si la parole est aussi en laisse? PG

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