Astérisque et les gaulois: la chronique de Philippe Gavi

par 7commentaires No tags 0

C’est fou comme la langue publicitaire est devenue fourchue. Je ne sais pas si un consommateur averti en vaut deux mais j’observe que les avertissements de bas d’annonce viennent aujourd’hui systématiquement tempérer les désirs que le message a excités.  D’abord, il y a les astérisques. Ce genre de cafard gras et noir fonctionne par paire. L’un en haut de la pub mouchète un prix mirobolant, l’autre, au pied, précise que l’offre est soumise à condition, soumission de nature à refroidir le gogo. Le publicitaire, par nature emphatique, ne consent visiblement pas ces réserves de gaieté de cœur : les caractères relèvent d’un art minimaliste. Jusqu’à la limite du perceptible. Le tribunal de commerce de Paris vient ainsi  de condamner Leclerc pour défauts de lisibilité des messages publipromotionnels. Le jugement lui fait notamment grief d’un astérisque de taille « particulièrement réduite » qui impose au consommateur « non pas une lecture raisonnablement » attentive mais « une lecture très attentive et spécialement fine ».

Autant dire que les lecteurs très attentifs et spécialement fins ne courent pas les rues.

(Soit remarqué en passant, les politiques font la démarche inverse : ils mettent en avant les  conditions adverses, et l’offre prometteuse est à peine lisible).

Abondent aussi les réserves sanitaires, à la typographie capitale maigrelette. Elles se sont multipliées depuis la fin du siècle dernier, comme catharsis de la consommation et du plaisir. Toute personne raisonnablement attentive qui lirait ces avertissements devrait sombrer dans un délire hypocondriaque, tant sa santé et celle de ses enfants est menacée  Vous voilà tenté par de joyeux biscuits apéritifs, et, crac, « pour votre santé, évitez de manger trop gras, trop sucré, trop salé ». Vous salivez devant une bière religieusement enluminée, et crac, « évitez l’abus d’alcool »  Je comprends pourquoi les enfants disent « trop bien ». Le seul message positif est le « cinq légumes et fruits à manger par jour ».

Voilà bien notre société : il faut fantasmer abusivement et consommer modérément. Le trop trop est comme le SIDA une maladie d’amour. Pour en savoir plus, cliquez sur wwwmager.bouger.  

Le comble du cynisme vient d’être atteint avec la mise sur le marché d’un produit grand public jusque là plutôt folklorique, réservé aux accros du PMU, de la loterie, du grattage, des casinos et cercles de jeux : le jeu de hasard. J’ai réalisé la nouveauté du phénomène en poireautant sur le quai de la station Javel. Mon attention a été captée par un fourgon blindé tiré par un cheval, drivé par un jockey assis sur le toit. Il y a « plus d’un million d’euros à gagner chaque jour », fait miroiter le PMU. Il suffit que je joue au quinté +, je n’ai qu’à parier SpOt. C’est Las Vegas ouvert au peuple en permanence, est-il suggéré aux pères et mères de famille alléchés par « une tirelire à gagner tous les jours ». « C’est facile », « tout le monde peut gagner ». La pleine page de pub du « Journal du Dimanche » va encore plus loin dans la débauche :« Essayez…vous risquez juste de gagner. ».

Ah oui ? Au bas de l’affiche, je lis: « Jouer comporte des risques : dépendance, isolement…Appelez le 0974751313 ». Ce genre de panneaux allant  par deux, le jumeau ajoute le risque d’ « endettement ».

Au nom du diktat européen de la libre concurrence, nos législateurs viennent de libérer les jeux d’argent et de hasard du monopole de l’Etat. Des pubs nouvelles incitent à parier sur n’importe quoi, chevaux, foot, tennis, depuis chez soi si on veut. Comme dans le cochon, tout est bon. Maintenant, TOUT LE MONDE FLAMBE. Le poker est en passe de devenir un jeu populaire à l’image de Patrick Bruel..

Ca ne me choque pas. On ne peut vivre que d’espoirs. Vivre, c’est effectivement prendre des risques. Mais allez expliquer à nos enfants, dans des cours d’éducation civique centrés sur les valeurs et la raison, pourquoi leurs parents, déjà au régime du pain noir et du merle blanc, sont incités à dépenser leurs économies pour du vent ; et pourquoi le meilleur moyen de tempérer les ardeurs d’un joueur compulsif est de lui mettre sous les yeux un fourgon d’euros en lui donnant le téléphone du docteur. Quand même, le numéro n’est pas surtaxé.

J’ai appelé. Au bout de cinq minutes d’attente, j’ai raccroché. PG

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7 Comments
  • Le prof
    novembre 15, 2010

    L’ARPP, ex BVP, est un organisme de régulation visant à promouvoir une publicité saine, véridique et loyale ainsi qu’une communication responsable.

    C’est eux les véritables responsables de cette dérive!

  • martignoni
    novembre 18, 2010

    JEUX D’ARGENT ET CRISE ECONOMIQUE

    Succès inattendu du jeu de grattage de la Française des jeux « Cash 500 000 euros »

    Cash = un jeu au nom évocateur, sur la thématique de l’Argent et de l’Amérique

    Jean-Pïerre G. MARTIGNONI-HUTIN ( sociologue)

    Le succès commercial spectaculaire obtenu par Cash (500 000 tickets vendus chaque jour ! (1) ) conforte l’analyse que nous avons effectuée sur ce jeu lors de son lancement en avril 2009 ( » Cash is King = un besoin d’argent liquide sur fond de crise économique » (2)

    A/ A un premier niveau d’analyse, plusieurs éléments expliquent le succès de ce jeu qui semble faire beaucoup rêver les Français actuellement =
    La référence à l’Amérique, avec les 20 étoiles qu’il faut gratter, le nom « cash » qui parle de lui même et qui parle à tout le monde. Payer cash signifie payer en argent liquide dans le jargon des transactions courantes aux ETUN. Par ailleurs la taille imposante du ticket (10 cm par 15), son coût ( 5 euros, soit 32F79 ! ), son aspect  » billet de banque », lui confèrent ipso facto une certaine valeur et lui donne un côté « plus sérieux » que les autres cartes à gratter de la Française des Jeux (FDJ). Contradictoirement en période de crise, ce prix élevé n’apparaît pas forcément prohibitif car dans l’esprit du joueur  » l’argent appelle l’argent ». Dans ce domaine comme dans d’autres (banque, bourse, placement..) les Français semblent de plus en plus avoir compris qu’en matière d’argent, on ne prête qu’aux riches. On trouve également dans ce jeu la traditionnelle perspective alchimiste de la logique ludique interne aux jeux de hasard. Il faut prendre le risque de mettre en jeu son argent pour essayer de le transformer en or, il faut oser miser une certaine somme pour la multiplier et la faire fructifier.
    Le taux de retour au joueur (TRJ) très attractif de Cash (75%) semble confirmer la maxime l’argent appelle l’argent. C’est le TRJ le plus important de la gamme des jeux de grattage de la FDJ. L’opérateur historique – toujours en situation de monopole mais désormais sous la surveillance de l’Autorité de la Concurrence (3 ) – a habituellement des taux de redistribution beaucoup plus modestes, voire franchement pingres. Si ce taux ne figure pas sur le ticket, le tableau des lots inscrits au verso précise la réalité faramineuse des gains qu’autorise ce simple morceau de carton. Pour chaque « émission » ( bloc de 12 millions de tickets) on peut gagner 3 lots à 500 000 euros mais aussi des gains substantiels à 100 000, 50 000, 5000 euros. Une kyrielle de sommes plus modestes mais « toujours bonnes à prendre » (5, 10, 20, 50, 100, 500 et 1000 euros) complète le tableau.
    Certes, nous sommes loin des pactoles d’Euromillions, mais ces gains apparaissent extrêmement importants pour un « investissement » de 5 euros et beaucoup de joueurs estiment avec raison qu’ils ont plus de chance de gagner à ce jeu ( « plus d’une chance sur quatre  » précise un slogan un peu trompeur (4)) qu’au Loto ou à Euromillions.

    Cash peut intéresser les classes moyennes et supérieures mais également des couches sociales plus populaires qui souhaitent « flamber ». Aux antipodes de la dichotomie primaire et simpliste véhiculée par la doxa du jeu pathologie maladie ( joueurs flambeurs malades d’un côté , joueurs sociaux et raisonnables de l’autre) la sociologie des jeux de hasard indique que si les joueurs sont souvent des gagne petits ou des gens raisonnables, ce sont tous potentiellement des flambeurs, qui peuvent ponctuellement jouer gros jeu à la recherche du beau coup. Dans cette perspective nous sommes sans doute avec « Cash », davantage dans le petit investissement ludique aléatoire que dans le coté « amusement » des autres jeux de grattage.

    Cash apparaît également – et cela explique aussi son succès – comme un jeu simple. Il suffit de gratter et de vérifier des numéros. Les sommes potentiellement gagnables sont mentionnées vingt fois. Cette répétition visibilise l’attractivité théorique des pactoles petits ou grands. En outre même si l’on perd, on a souvent presque gagné. Par exemple un de vos numéros gagnants sera le 16 mais c’est le 17 qui rapporte 500 000 euros. Cette proximité avec le coup gagnant renforce considérablement l’espérance ludique individualisée du joueur et l’objectivation de sa défaite provisoire( « pas de chance mais je suis pas passé de loin, la prochaine fois peut être »).

    Cash a changé de couleur en février 2OIO, passant du bleu au vert. Cette évolution fait émerger la symbolique de la chance, traditionnellement associée à la couleur verte dans la culture ludique et les croyances des joueurs. Les 5 trèfles à quatre feuilles de la première version ont par contre disparu, au profit d’euros dorés qu’il faut gratter pour découvrir ses « numéros gagnants »…. qui en réalité la plupart du temps sont « perdants ».

    Autre nouveauté une nouvelle mention ( « cash euro ») apparaît dans la deuxième mouture de ce jeu. Cette curieuse précision souligne en réalité la ressemblance de ce jeu avec le fameux billet vert. La FDJ ne cachant pas qu’elle s’est inspirée pour Cash des jeux de grattages américains.« Un design simple mais particulièrement évocateur de la thématique de l’argent inspiré des Best seller américain. Billet de banque, traitée de manière sobre et assumée »( 5)

    B/A un deuxième niveau – plus fondamental – le succès de Cash s’explique par le besoin pressant d’argent que ressentent les Français en période de marasme et « de monter des incertitudes ». Le succès un peu inattendu de ce jeu « onéreux », n’a donc en réalité rien de surprenant dans une période de crise qui perdure. Il n’indiquerait pas un excèdent d’argent qui autorise la dépense ludique ( théorie de la richesse) mais plutôt un besoin d’argent ( théorie de la pauvreté). Le calcul économique des Français vis-à-vis de ce jeu serait le même que celui observable pour l’épargne, nos concitoyens épargnants fortement en période de crise. Inversé et contradictoire, ce calcul procède en réalité de la même logique. Il souligne tout à la fois une volonté forte – de plus en plus pressante – d’essayer d’améliorer l’ordinaire rapidement et par tous les moyens, mais aussi une peur de l’avenir. Il s’inscrit non pas sur le registre du travail (travailler plus pour gagner plus) ou de l’épargne ( économiser) mais sur celui plus aléatoire de l’espérance ludique ( dépenser au jeu pour gagner plus).

    En final le succès de « Cash » (3,5 millions de tickets vendus chaque semaine) obtenu jusqu’à présent – et c’est à souligner sans publicité – rappelle que les jeux basiques, les jeux simples, les « jeux terrestres de proximité » facilement accessibles au « bar-tabac du coin », intéressent encore grandement nos concitoyens, qui visiblement ne sont pas tous attirés par les jeux d’argent en ligne, désormais autorisés sur Internet. 98 % du volume d’affaire de « Cash » se réalise en effet dans les points de vente traditionnels de la société dirigée par Christophe Blanchard Dignac, 2% seulement sur le Web.

    J-Pierre G Martignoni-Hutin
    Sociologue
    Université Lumière Lyon 2
    novembre 2010-

    (1) confer dépêche AFP du 2 septembre 2010 = « Le succès du jeu de grattage « Cash », vache à lait de la Française des jeux » par Pierre Marie Giraud
    (2) Cash : le nouveau jeu de grattage de la Française des jeux =  » Cash is King = un besoin d’argent liquide sur fond de crise économique » : ( avril 2009, 2 pages)
    (3) Sandrine Casini : « La Française des jeux et le PMU sur la sellette : l’Autorité de la concurrence va examiner les possibles entraves au marché des jeux créés par les anciens monopoles »( la Tribune du 16 septembre 2010)
    (4) Ce slogan est un peu trompeur, le joueur a en réalité une chance sur 3,83 de remporter un gain et une chance…. sur 4 millions de gagner 500 000 euros . 70 personnes ont empoché ce pactole depuis le lancement
    (5) « Cash : jeu de grattage éphémère, 2° éditions « ( Fiche presse de la FDJ, 23 août 2010, page 1)

  • martignoni
    juillet 13, 2011

    LE DOUBLE JEU DE LA FRANCAISE DES JEUX : UN JEU DANGEREUX

    Par : Jean-Pierre G. Martignoni-Hutin (sociologue)

    La Française des jeux finance ses ennemis, les anti-jeu de la doxa du jeu pathologie maladie – notamment le centre du jeu excessif de Nantes dirigé par JL Vénisse – pour mieux les contrôler mais dans le même temps se lance dans une course effrénée à la croissance, jamais vue depuis sa création. La politique éthique mise en œuvre par Christophe Blanchard Dignac (PDG de la Française des jeux) a pour conséquence en réalité – sous couvert d’une lutte contre le jeu excessif et le jeu de mineur – de produire plus de jeu. Habile stratège – mais certains pourraient considérer cela comme de la duplicité – le patron de la FDJ a profité du débat sur le jeu pathologique, de l’inquiétude des pouvoirs publics en matière de santé publique, de la loi sur les jeux en ligne, non pour mettre la pédale douce en matière de développement mais au contraire, pour accélérer sa croissance tout azimut par une incitation au jeu accrue. La politique de jeu responsable mis en œuvre par la Française des jeux va produire en final du jeu excessif… Les meilleures preuves de cette démonstration se situent dans les résultats de l’opérateur de loteries. En pleine crise économique il surperforme (+5,5 % en 2010) en dépassant pour la première fois la barre symbolique des 10 milliards. Dans le même temps la société dirigée par Christophe Blanchard Dignac a l’audace – ils se croient tout permis et ils se permettent tout – de lancer en juin 2011 « une campagne nationale contre l’addiction au jeu » ! Au même moment Jean Luc Vénisse (financé à hauteur de 2 millions d’euros par la FDJ) associé aux addictologues M. Reynaud et A . Belkacem sortent un fascicule : « Du plaisir du jeu au jeu pathologique, IOO questions pour mieux gérer la maladie» Et Michel Reynaud d’affirmer dans France Soir du 6 juin 2011 que « de tous les opérateurs la Française des jeux est celui qui en fait le plus pour le contrôle et la prévention du jeu excessif. La boucle est bouclée. La collusion d’intérets marche à fond pour les deux parties en présence. Dernières précisions qui montre le vrai visage de la Française des jeux : l’inflation et les chances de gagner. L’opérateur historique profite du lancement de nouvelles formules, de nouveaux jeux, pour augmenter fortement ses prix et diminuer tout aussi fortement l’espèrance statistique qui permet de décrocher la cagnotte. Ils se croient tout permis et ils se permettent tout. Ainsi en 2008 le Loto passe de 1,2 euros à 2 euros et l’espèrance statistique évolue d’une chance sur I4 millions à une chance sur I9 millions. Pour le nouvel Euro Millions sorti en mai 2011 la FDJ a fait encore plus fort. La probabilité de trouver les 7 bons numéros passe d’une chance sur 75 millions à une chance sur 116 millions ! La politique mise en œuvre par la Française des jeux n’a donc rien à voir avec une politique des jeux raisonnable, modérée et qui respecte sa clientèle. Elle apparaît au contraire comme une politique anti consumériste de rentabilité accrue, qui abuse de sa position dominante et son monopole. Elle agit de plus en plus comme un Etat ludique dans l’Etat Croupier peu soucieuse en réalité de l’intérêt général et des Français qui jouent. Le PDG de la Française des jeux fait jouer à une société qui ne lui appartient pas, un double jeu très dangereux qui risque à terme d’énerver Nicolas Sarkozy, à l’origine de la politique jeu responsable quand il était Ministre de l’Intérieur. Cette duplicité risque également d’irriter fortement Bruxelles et la Cour de justice Européenne.

    © JP G. Martignoni-Hutin, Lyon, France, Juillet 2011

  • martignoni
    septembre 26, 2011

    Gambling France

    JEUX DE HASARD ET D’ARGENT : comprendre, prévenir, soigner

    Alors que l’Observatoire des drogues vient de publier une étude sur l’addiction au jeu qui pose problème sur de nombreux aspects ( scientifique, épistémologique, méthodologique…) et avant la clause de revoyure et les propositions du sénateur Trucy qui seront connues très prochainement et qui ne manqueront d’aborder la question du jeu responsable et ces différents objets ( taux de redistribution, information,prévention, fiscalité des jeux, recherche sur le jeu, conflit d’interets….) nous voudrions signaler un intéressant ouvrage sur ces problématiques.
    « Jeux de hasard, jeux d’argent : comprendre, prévenir, soigner » (Paris, L’Harmattan, Questions Contemporaines, septembre 2011, 133 pages, 13,5 euros)
    Très pertinent ce petit livre( issu d’un colloque organisé par l’association Le Pelican de Chambéry) n’hésite pas à réinterroger la notion de jeu excessif, à questionner la doxa du jeu pathologie maladie, à interpeller la Française des jeux et les opérateurs, tout en apportant des témoignages et des expériences utiles au débat.

    Jean-Pierre G. Martignon-Hutin ,sociologue, 180, septembre 2011

    Pour se procurer ce livre =
    Michel BOULANGER

    • Martin
      octobre 29, 2014

      @martignoni : le jeu de hasard , un jeux ou on ne risque pas de gagner. Mais c’est juste pour le plaisir.

  • martignoni
    octobre 10, 2011

    Gambling France : paris hippiques

    « VA COMPRENDRE CHARLES ! »(*) : Le PMU dépassera pour la première fois en 2011 la barre des 10 milliards d’enjeux, dont 1 milliard sur internet

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    Jean-Pierre G. Martignoni-Hutin ( sociologue)

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    • Philippe Germond (PDG du PMU) peut se réjouir. La société qu’il dirige dépassera les 10 milliards d’euros cette année, si la tendance observée depuis 9 mois se poursuit. « Le PMU confirme au troisième trimestre la bonne croissance des paris hippiques et le succès de sa diversification » (1)
    • Il faut dire que le pari mutuel urbain – 11 200 points de vente – a considérablement augmenté son offre et pratique « un marketing offensif » comme il le précise lui-même (2) Par ailleurs le nombre de courses a augmenté : pas moins de 1044 réunions hippiques en 2011, contre 978 l’année précédente. Dans la course événement l’argent joué se répartit désormais entre 12 jeux différents : quinté, quarté, tiercé, multi, 2 sur 4, simple gagnant et placé, couplé gagnant et placé, couplé ordre, trio, trio ordre ! Faites vos jeux, rien ne va plus, ça commence à faire beaucoup. A tel point que certains tirent la sonnette d’alarme, comme Eric Hintermann, Pdt de l’association nationale des turfistes (ANT) : « le turfiste ne sait plus sur quel cheval jouer, ni sur quelle réunion miser « (3)
    • Il faut préciser également que le PMU ( deuxième opérateur mondial de paris hippiques) offre des pactoles dignes de Crésus. La cagnotte du Quinté Plus (la fameuse Tirelire) atteint actuellement 10,5 millions d’euros et augmente de 50 000 euros tous les jours. ( NB : Cette tirelire historique du PMU est tombée samedi 7 octobre, le lendemain de la rédaction de cet article). Ce cercle ludique vertueux du big win stimule les turfistes aguerris mais aussi les néophytes qui grâce à la formule Spot à 2 euros peuvent connaître les frissons du jeu, sans rien connaître au monde de cheval. Cette croissance (+7,7%) est d’autant plus spectaculaire qu’elle se réalise tous canaux confondus et que le réseau des nombreux point de vente n’est pas en reste ( +3,2%).
    • Le problème ( social, politique…) c’est que cette croissance – P. Germond parle de « vraie dynamique – se fait sur fond de crise économique accrue. Ce « jouer plus pour gagner plus » déjà exploité avec succès par Christophe Blanchard-Dignac ( PDG de la Française des jeux) risque à terme de court-circuiter le – désormais célèbre – slogan présidentielle basé sur le labeur : « travailler plus pour gagner plus ». Cette offre qui augmente sans cesse, notamment du côté des deux opérateurs historiques, peut être objectivement considérée comme une incitation au jeu accru, en contradiction avec la politique de jeu responsable prônée par ailleurs par les pouvoirs publics. La clause de revoyure et la publication prochaine du rapport Trucy doit être l’occasion de relancer le débat sur l’économie des jeux dans son ensemble pour savoir si l’offre de jeux doit être totalement libre dans une économie de marché, ou si elle doit être régulée.
    ———
    • En attendant le PMU fait ses comptes et ils sont bons, notamment en matière de jeux en ligne. « La barre du milliard d’euros est déjà dépassée » (4) . Sur 9 mois , la croissance est spectaculaire pour les paris sportifs (42%) et pour le poker (23%). Les enjeux internet tous métiers confondus ont augmenté de 52,1 %.
    • Si tout reste à faire en matière de sociologie des joueurs en ligne les statistiques de l’Arjel (5) permettent de dresser le profil sommaire des turfistes et d’apprécier le poids que représentent les courses dans les jeux d’argent sur internet.
    • En nombre de comptes/joueurs ( moins de 150 OOO) les paris hippiques arrivent en deuxième position du gambling virtuel, loin derrière le poker cependant ( plus de 300 000). Mais la moyenne hebdomadaire de dépense des turfistes (125 euros) est supérieure à celle des paris sportifs (110 euros) et à celle du poker ( 80 euros). C’est un succès pour le monde des courses et la filière cheval. La progression du nombre de comptes joueurs turfistes actifs dessine une courbe ascendante, régulière et progressive. On reconnaît là, la constance du turfiste qui, quand il s’engage dans son « travail ludique » et dans l’aventure ludique du turf ( faire son papier, spectacle des courses, parier…), le fait généralement dans la durée. Même si un plus haut semble avoir été atteint en février 2011 rien n’indique que la légère décroissance observable depuis perdurera. Habitué depuis des lustres à jouer par minitel, téléphone, télé interactive… , de nombreux turfistes ont trouvé naturellement le chemin de l’internet ludique. En outre l’offre du PMU sur les mobiles a été enrichie et est désormais disponible sur l’ensemble des terminaux, smartphones et tablettes. La montée progressive de la courbe du nombre de compte joueurs actifs paris hippiques, soulignent en final leur passion assumée pour le turf. Il suffit d’ouvrir une fois Paris Turf – qui a désormais un concurrent Geny Courses – , pour comprendre quel labyrinthe ludique elles constituent.

    • L’indicateur de supervision du régulateur permet également de dresser une « typologie sociologique sommaire » des turfistes en fonction de leurs caractéristiques ( âge, genre) et vis-à-vis des autres gamblers on line =

    ➢ La population qui joue aux paris sportifs en ligne apparaît nettement plus jeune ( 70 % ont moins de 35 ans dont 41% de 18-20 ) que celles des turfistes ( 26 % seulement ont moins de 35 ans) . ( voir tableau A ci dessous) A contrario les turfistes sont essentiellement des adultes matures (74% de 35 ans et plus) dont une population de 65 ans et plus non négligeable ( 9%) Les joueurs les plus âgés ( 55 ans et plus) qui s’adonnent au gambling sur internet, pèsent pour 27 % en matière de paris hippique, alors qu’ils relèvent de l’épiphénomène pour le poker et les paris sportifs : 4%, dont 1% seulement pour les plus de 65 ans.

    Tableau A
    Tranches d’âge Jeux de cercle, poker Paris hippiques Paris sportifs total
    18-24 25 9 41 100%
    25-34 43 17 29 100%
    35-54 28 47 26 100%
    55-64 3 18 3 100%
    65 ans et plus 1 9 1 100%
    total 100% 100% 100%

    ➢ Les paris hippiques ( y compris quand ils s’exercent via le web) semblent conserver l’image d’un jeu réservé à une population mature, à des initiés qui ont accumulé expériences, connaissances et compétences en matière de turf au cours de leur « carrière » de joueurs, et notamment les 35-54 ans. (47%) Si elle possède un revers de médaille ( les jeunes adultes sont peu attirés par les paris hippiques y compris quand ils s’exercent en ligne : 9%), cette image a l’énorme avantage d’attirer une forte population de seniors – les 55 ans et plus – qui ne semble pas effrayer par la modernité des paris hippiques sur internet, alors que cette même catégorie fuit pour l’instant d’une manière assez radicale le poker et les paris sportifs. Le fait que les populations turfistes soient plus âgées que les autres populations joueuses, ne signifie donc pas qu’elle soient rétrogrades en matière d’évolution technologique. En final les paris hippiques – un jeu qui a une longue histoire – semblent posséder une base économique, financière, culturelle, sociologique plus solide que les paris sportifs, activité ludique relativement récente qui a en outre connu de nombreux soubresauts quand la Française des jeux a commencé à les exploiter. Cette base structurelle bien ancrée dans la culture populaire, expliquerait « l’homogénéité progressive tranquille de la courbe des comptes joueurs actifs hippiques », alors que celle des paris sportifs constitue une succession de montagnes russes… qui donne mal au cœur à certains opérateurs, au point que certains ont déjà jeté l’éponge.(TF1/Eurosportbet)

    ➢ Le genre apparaît comme une variable très discriminante pour les jeux en ligne. Les jeux d’argent en ligne sont très majoritairement pratiqués par les hommes (88%) La gente féminine participe très peu pour l’instant au gambling virtuel (12 %). Elle est nettement sous représentée, par rapport au poids qu’elle occupe dans la société française (51,4%). Pour les paris hippiques même si la tendance globale est similaire (81% d’hommes) ( tableau B ci-dessous ) le « deuxième sexe » apparait largement représenté ( 19 % de femmes). Si le monde du cheval, la filière et pout tout dire le PMU – qui bataille depuis des années sur ces deux questions : âge et genre – ne semble pas avoir complètement réussi complètement à rajeunir sa clientèle, pour atteindre « l’identité d’une marque populaire transgénérationnelle » ( l’expression est de Benoit Cornu directeur de la communication du PMU (6) il semble par contre avoir réussi le pari de la féminiser davantage. Ces chiffres reflètent cette féminisation accrue, qui profite à l’ensemble des opérateurs hippiques et pas seulement au PMU. Traditionnellement associé au Bar PMU, univers masculin populaire de riches sociabilités interlopes mais aussi de fortes promiscuités longtemps enfumés et parfois alcoolisées, les paris hippiques à domicile sur internet ont visiblement attiré les femmes, davantage en tout cas que le poker et les paris sportifs virtuels.

    Tableau B

    genre homme femme total
    Jeux de cercle poker 91 9 100%
    Paris sportifs 92 8 100%
    Paris hippiques 81 19 100%

    ➢ La dernière information donnée par l’indicateur de supervision concerne « l’argent du jeu », la distribution des mises engagées . L’enseignement principal apparaît assez remarquable : 76 % des mises sont jouées par 10 % des joueurs, aussi bien pour le poker que pour les paris sportifs. Plus spectaculaire encore : 1% des joueurs génèrent 51 % des mises pour ces deux types de jeu. Même réduite à cette dichotomie primaire et binaire, l’information apparaît importante. Le marché des paris en ligne est extrêmement concentré.

    ➢ Un calcul secondaire permet de connaître la moyenne jouée « par trimestre » en prenant la base de « plus ou moins 1OO euros » pour les paris sportifs, hippiques et les tournois de poker. Deux catégories se dégagent
    • une première catégorie de joueurs composée de deux populations. Une population majoritaire( entre 61 et 70 %) qui joue moins de 1OO euros par trimestre, une deuxième non négligeable ( de 35 à 39 %) qui engage 100 euros et plus dans les paris sportifs ou dans les tournois de poker
    • une deuxième catégorie qui à l’inverse est composée d’une population de turfistes en ligne qui jouent majoritairement (54%) plus de 100 euros par trimestre

    Type de jeux Pourcentage de joueurs misant moins de 100 euros par trimestre Pourcentage de joueurs misant plus de 100 euros total
    Paris sportifs 61 39 100%
    Paris hippiques 46 54 100%
    Poker ( tournois) 65 35 100%
    ——-
    Ces quelques éléments – loin d’être exhaustifs – confirment qu’une sociologie du gambling virtuel est nécessaire. Elle informerait objectivement les différents acteurs du champ et éviterait bien des instrumentalisations. Il convient une nouvelle fois de rappeler aux pouvoirs publics que c’est à l’ARJEL et Observatoire des jeux (ODJ) de réaliser ce travail de recherche et sans doute pas à l’Observatoire de lutte contre la toxicomanie, ou à la doxa du jeu pathologie en conflits d’intérêts dans cette affaire. Charles et les 6,5 millions de turfistes ne comprendraient pas que le Pouvoir (7), qui cherche plus que jamais à se rapprocher du Peuple et à le représenter, assimile leurs passions ordinaires (8) pour le jeu – ici pour les courses – à une drogue. La profession – ici le PMU/PMH et l’ensemble du secteur et de la filière cheval – ne comprendrait pas que leur métier soit associée au cartel de Medellin et que la culture du turf soit associée à une pathologie.

    © JP Martignoni , Lyon, France, octobre 2011, 185.

    (*)Phrase célèbre d’André Pousse ( décédé en 2005) comédien qui symbolisait bien le coté populaire du monde des courses. Phrase culte prononcée par André Pousse en réponse à Guy Marchand dans une publicité pour le Pari Mutuel Urbain des années 1990. Le slogan de cette publicité était « Avec le PMU, aujourd’hui on joue comme on aime », et ces acteurs français (incarnant des parieurs chevronnés) s’étonnaient que les nouveaux joueurs gagnent, alors que ces derniers basaient leurs jeux sur le nom des chevaux, leurs dates de naissances et autres détails sans rapport avec la course. Dans la publicité télévisée, elles jouent au hasard, […], les hommes sont sur l’hippodrome et se gaussent gentiment des femmes qui jouent leur date de naissance mais gagnent néanmoins : va comprendre Charles ! — (Jean-Pierre Martignoni-Hutin, Faites vos jeux : essai sociologique sur le joueur et l’attitude ludique, L’Harmattan1993, p.159)

    Notes

    (1) « Le PMU confirme au troisième trimestre la bonne croissance des paris hippiques et le succès de sa diversification » Communiqué de presse du PMU, 5 octobre 2011, 2 pages
    (2) Communiqué de presse du PMU, 5 octobre 2011, ibidem
    (3) Isabelle Toussaint : « hippisme trop de courses tue les courses ? ( Dépêche APF du 12 mars 2011)
    (4) Christophe Palierse , Le PMU dépasse le milliard sur internet « (Les Echos du 6 octobre 2011)
    (5) « Indicateurs de supervision : données trimestrielles « ( Arjel, 11 avril 2011, 8 pages)
    (6) « Benoit Cornu, l’ouverture des paris en ligne a créé pour le PMU une opportunité de renouvellement « ( Igamingfrance.com , 20/10/2010)
    (7) À paraître en novembre dans la revue Pouvoirs : JP Martignoni :« Une sociologie du gambling contemporain » ( Pouvoirs n°139, Les jeux d’argent, novembre 2011, 51-64)
    (8) A lire ou à relire : C. Bromberger, Passions ordinaires, Bayard Editions, 1998, JP Martignoni : “Jeux, joueurs, espaces de jeu : le Course par Course du P.M.U.“ (Ethnologie Française n° 4, octobre, décembre 1992, 472-489) JP Martignoni : « Le Turfiste » (Les Cahiers de l’Imaginaire n°9, 1993, 59-90) JP Martignoni : « Jeux, joueurs, espaces de jeu : l’exemple des paris hippiques « (Migrants Formation n°96, Mars 1994, 103-116)

  • martignoni
    octobre 13, 2011

    Gambling France : Française des jeux

    CONSUMERISME LUDIQUE :

    Gagnant du Loto à 8 millions introuvable, gagnant d’Euro millions à 162 millions inconnu…au delà de l’anecdote du ticket perdu, du joueur étourdi, cette actualité pose certaines questions ( délais de forclusion, anonymat…) qui concerne un consumérisme ludique susceptible de mieux défendre l’intérêt des joueurs
    ——

    Jean-Pierre G. Martignoni-Hutin ( sociologue)

    —-
    « L’affaire » des deux gagnants de la FDJ qui ne sont toujours pas venus chercher leur pactole crée le buzz. Les médias – en dur et en ligne – multiplient les titres attractifs, parfois alarmistes (1), mettent en scène un « suspens » (2) , enquêtent sur le lieu de validation, imaginent des « scénarios » (3). Les agences de presse ne sont pas en reste. (4) Elles sont obligées de rendre compte des « communiqués de presse » de la FDJ et ils sont nombreux… L’opérateur historique bénéficie là d’une publicité gratuite qui se transforme indirectement en incitation au jeu, que certains observateurs pourraient critiquer ou juger indécente, dans le cadre de la politique de jeu responsable et raisonnable voulue par les pouvoirs publics. Souhaitons que la société, dirigée par Christophe Blanchard Dignac, n’instrumentalise pas trop les médias dans cette affaire, par exemple en jouant la montre, en maintenant artificiellement le suspens, en ne donnant pas toute l’information qu’elle détient, notamment pour le gros gagnant d’Euro millions à 162 « briques ». L’opérateur public qui a le monopole des loteries et des jeux de grattage n’a pas dit qu’il ne connaissait pas le joueur du Calvados, il a précisé à l’AFP « qu’il n’avait aucune information à communiquer à ce stade « (5)

    L’affaire fourmille déjà d’anecdotes qui vont renforcer les croyances des joueurs, tant il est vrai que Dieu n’est jamais très loin (6) quand il s’agit de jeu, quand il s’agit de donner ou de reprendre un argent qui tombe du Ciel. « L’inconnu du Calvados » – le gagnant d’Euro millions – a gagné le 13 septembre, celui du loto un 13 aout. Il a misé 2 euros dans une ville de Haute Loire : la Chaise Dieu.

    Le gros gagnant d’Euro millions, classé directement à la 250 ° place des plus grosses fortunes française par le magazine Challenges, est sans doute connu de la FDJ mais organise son anonymat pour gérer sa nouvelle vie. Nouvelle naissance sociale pas toujours facile à assumer – voir certains de nos travaux confirmés par ceux de MM Piçon Charlot ( 7 ) – même si il ne faut pas sur-interpêter l’idéologie moralico-religieuse – symbolisé par la maxime populaire : l’argent ne fait pas le bonheur, tout à la fois morale d’objectivation des pauvres et morale de repentance des riches – car par ailleurs le bon sens sait aussi « qu’il y contribue fortement ».

    Pour l’autre inconnu , celui à 8 millions , les raisons sont sans doute plus terre à terre . Il s’agit :
    ➢ Soit d’un bulletin, perdu, égaré, d’un joueur étourdi, étranger, en vacances… ensemble qui indique de manière ambivalente que tous les joueurs ne tombent dans la fétichisation de leurs tickets de jeu ou a contrario qu’ils les cachent tellement bien qu’ils finissent par les perdre. L’affaire n’est pas si rare, depuis 1991 pas moins de 20 lots supérieurs à 1 million n’ont pas été réclamés. Quant à la totalité des tickets gagnants – petits ou grands – perdus dans la nature ou qui sont jamais arrivés à l’encaissement, la FDJ en connaît le nombre et le montant et les chiffres doivent être impressionnants ( d’ou l’idée de mettre fin à l’anonymat dans le cadre d’un consumérisme bien pensé, voir ci après)
    ➢ Soit d’un joueur qui connaît très bien le règlement. Le gagnant a 60 jours pour se faire connaître et peut très bien venir le dernier jour pour empocher le magot. Brigitte Roth, responsable du service « grands gagnants » à la FDJ, signale qu’un joueur procédait ainsi pour croire jusqu’au bout qu’il avait peut être gagné.

    Au delà de l’aspect anecdotique, cette affaire pose certaines questions à l’opérateur historique – par exemple celui de savoir pourquoi il a tant attendu avant de lancer au dernier moment un avis de recherche sous forme de communiqué et d’affiche : « Urgent : cherche gagnant auvergnat du Loto à 8 millions d’euros, merci se faire connaître impérativement avant mercredi minuit. » ( dépêche AFP du 11 octobre 2011) .

    Mais deux autres questions plus fondamentales peuvent être soulevées, elles concernent un consumérisme ludique – inexistant en France pour l’instant et donc qui reste à construire – susceptible de mieux informer et de mieux défendre les intérêts des joueurs, en l’occurrence ici des joueurs gagnants. Il ne s’agit pas de critiquer l’opérateur historique mais de voir si les choses pourraient être organisées autrement dans le cadre d’une politique des jeux consumériste, raisonnable et responsable.

    1. Le délais de forclusion des bulletins gagnants. A la FDJ il est de 60 jours. Pourquoi deux mois et pas 6 ou 12 , a contrario pourquoi pas 15 jours, une semaine ? Mystère et boule de gomme. Cette réglementation n’est pas inscrite dans le marbre, elle peut évoluer. Favorable à l’opérateur dans sa gestion, elle n’apparait guère intéressante pour les gagnants étourdis ou ceux qui ne connaissent pas le règlement. Alors que l’ensemble des tickets et lots sont dument répertoriés et informatisés, on ne voit pas pourquoi une telle date de péremption. Un bulletin gagnant c’est du quasi argent. Comme l’argent il devrait donc pouvoir avoir une vie plus longue… voire illimitée.

    2. L’anonymat. Certes – et c’est vrai – la FDJ assure l’anonymat des gagnants, s’ils le souhaitent vraiment. Ceci dit l’opérateur distille souvent pas mal d’information sur l’endroit, la date, le montant joué etc…. Mais si l’anonymat a des vertus pour le joueur quand il gagne un pactole, encore faut il qu’il sache s’il a gagné et qu’il n’ait pas perdu son ticket. Le revers de médaille de l’anonymat c’est que si le joueur est étourdi, il peut s’ouvrir les veines. La également on peut imaginer une évolution de la réglementation qui rendrait possible une sortie « volontaire » de l’anonymat quand le joueur le décide de « manière pérenne ». Joueurs étourdis, occasionnels qui ne suivent pas les tirages, vacanciers, étrangers, mais aussi personnes âgées pourraient être intéressés par cette traçabilité qui leur permettrait – quoiqu’il arrive – de toucher leur gain petit ou grand. Cette perspective de transparence peut intéresser un grand nombre de joueurs et doit donc être évaluée. Alors certes, Fortuna caeca est – comme le dit la formule latine la fortune est aveugle – mais il sera bon sans doute qu’elle perde sa cécité quand il s’agit d’aider un gagnant à percevoir son gain.

    Assurément la loi sur les jeux en ligne de mai 2010 a mis en place un certain nombre d’organismes ( Comite Consultatif , Observatoire des jeux, commissions, Arjel…) susceptibles de travailler ces questions – et de nombreux autres dossiers – pour ensuite proposer une évolution de la réglementation et des règles du jeu, favorable à un consumérisme ludique qui défende les intérêts des joueurs, leur facilite la vie. Le marché des jeux va certainement à l’avenir continuer à s’ouvrir à la concurrence. L’auto régulation fixé par un seul opérateur national n’est plus de mise. En harmonie avec la volonté de l’Union Européenne, une saine politique des jeux nationale doit définir de nouvelles règles communes à tous les opérateurs – historiques et nouveaux entrants – qui défendent l’intérêt général, l’intérêt des joueurs et pas seulement celui des opérateurs. Les jeux en dur sont autant concernés que les jeux virtuels. A force de mettre en avant la protection des joueurs ( politique de jeu responsable) qui aboutit parfois à une stigmatisation (joueur drogué ou malade) et à une instrumentalisation du jeu pathologie maladie par la doxa , on a fini par oublier que si les joueurs ont des devoirs – payer, ne pas tricher, jouer avec responsabilité – ils ont aussi des droits et notamment celui d’encaisser.

    Flash dernière : Le 13 octobre – lendemain de la publication de cette article – le gagnant d’Euro millions était connu, déclenchant dépêche d’agence et nouveau buzz médiatique : pas moins de 230 entrées google/médias pour saluer « l’évènement ». (9) Comme nous l’anticipions l’heureux élu de la chance a semble t il appliqué la sage maxime populaire : pour vivre heureux vivons caché, qui explique pourquoi il a tardé à se faire connaître. Maligne, la FDJ a arrangé l’affaire en communiquant l’information un 13. Certains observateurs considèreront que c’est de bonne guerre…marketing, d’autres qu’elle exploite et renforce croyances et superstitions de nos concitoyens. Quant au gagnant inconnu du Loto à 8 millions il a désormais perdu car il ne s’est pas fait connaître avant les 60 jours. Certes la FDJ , c’est tout à son honneur, ne va pas se mettre l’argent dans la poche , le pactole sera remis en jeu en 2012 dans « la cagnotte de l’inconnu » mais la question de la mise en place d’un consumérisme ludique pour mieux défendre les intérêts des joueurs reste toujours d’actualité. A suivre.

    © JP Martignoni , Lyon, France, octobre 2011, 186bis.

    Notes
    (1) Loto : Où sont les gagnants ?France Soir – Loto : 8 millions d’euros cherchent propriétaire Metro France – Loto : Pour qui les 8 millions d’euros ?France 2 – La Française des Jeux lance un appel au gagnant auvergnat du Loto …Libération – ‎11 oct. 2011‎Loto: Le gagnant d’une cagnotte de huit millions d’euros a jusqu’à …20minutes.fr Avis de recherche : la Française des Jeux recherche un inconnu qui …AggloTV – Huit millions d’euros gagnés en Haute-Loire il y a deux mois et …La Montagne Loto : où est le gagnant des 8 millions ?Zoomdici. Loto : mais que fait l’heureux gagnant des 8 millions d’euros ?Entreprise-Saint-Etienne.com – Dans 48 heures, le gagnant du Loto en Haute-Loire aura perdu 8 …Le Progrès 8 millions d’euros recherchent gagnant désespérément Linkktv Toujours à la recherche du gagnant…Haute-Loire Infos -Le mystère règne toujours sur les 162 millions du CalvadosLe Progrès etc…
    (2) « Le suspens est à son comble , le gagnant qui a trouvé la bonne combinaison du loto le 13 aout 2011 n’a toujours pas donné signe de vie « précise TF1 news sur son site Lci/TF1 du 12 octobre : « Qui a mise 2 euros et gagné 8 millions d’euros au loto ? »
    (3) « Un ticket , trois scénarios possibles « , Le Parisien.fr du 8 octobre
    (4) « Euromillions : le gagnant aux 162 millions d’euros toujours pas connu »message AFP du 6 octobre 2011
    (5) message AFP ibidem
    (6) « Jouer c’est interroger Dieu « , dans le cadre d’un dossier sur les jeux d’argent : « L’Etat perd le monopole des jeux : qui va gagner des milliards ? »(Lyon Capitale , n° 676, mars 2009, 18-39)
    (7) Martignoni, J.-P. (1993). “ Faites vos jeux : essai sociologique sur le joueur et l’attitude ludique “( Paris, L’Harmattan, novembre 1993, collection Logiques Sociales, 283 p.) Martignoni, J.-P. “Madame Loto : analyse de la correspondance des joueurs de loto “ (L’Homme et la Société : Revue Internationale de Recherches et de Synthèses en Sciences Sociales, n°109, Juillet Septembre 1993/3, 93-104.) Martignoni, J.-P.  » L’aventure ludique » (Society and Leisure / Loisir & Société , vol 17, numéro 1, 1994, 125-141 ) (Presse de l’Université du Québec, numéro portant sur : Le Jeu : Miroir de la société = Play : a reflection of Society) » Martignoni, J.-P. Le jeu un moyen de faire de l’argent et une manière de faire avec l’existence  » (Les Cahiers Espaces n°38, Casinos & Tourisme, octobre 1994,136-144 )M. Pinçon & M. Pinçon Charlot, les millionnaires de la chance ( Payot & Rivages, 2010)
    (8) Euromillions : Le gagnant des 162 millions d’euros est enfin connu, France Soir – Et vous, que feriez-vous avec 162 millions d euros ?, RMC.fr – , EuroMillions : le gagnant a reçu 162 millions €BFMTV – , Euromillions : il a réclamé ses 162 millions au dernier moment, LeVif.be , Le gagnant a empoché ses 162 millions d’euros, France 2 – ‎ , Un pactole gros comme le Ritz: le gagnant de l’Euro Millions prêt …, AFP , L’un perd 8 millions au Loto, l’autre empoche 162 à l’Euro Millions, Metro France – , Euro Millions: le gagnant des 162 millions a touché son chèque, Libération , Euro Millions: le gagnant aux 162 millions d’euros s’est fait …Ouest-France
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