Jean-Marie Colombani: "Les propos d'Eric Fottorino sont indignes"

par 8commentaires No tags 0

Mis en cause dans les colonnes du Monde par son directeur Eric Fottorino, qui épingle sans ménagement l’ancienne direction du quotidien, accusée d’avoir entraîné le groupe de presse dans des développements coûteux et hasardeux, Jean-Marie Colombani a tenu à réagir. Celui qui présida aux destinées de ce journal – de mars 1994 à mai 2007- devenu la propriété du trio d’investisseurs Bergé-Pigasse-Niel, revient sur son bilan passé et commente, sans détours, les propos accusateurs de son successeur.

Que vous inspirent les déclarations de votre successeur?

Jean-Marie Colombani
Je trouve bien triste qu’un directeur du Monde s’abaisse à utiliser de la sorte les ficelles les plus éculées de la petite politique politicienne et détourne le débat en chargeant son prédécesseur. Eric Fottorino règne depuis trois ans et demi à la tête de ce quotidien. Trois ans et demi, c’est en général suffisant pour dresser un bilan à l’image d’un président américain à mi-mandat. Or celui-ci porte un nom: la faillite! Car que serait-il advenu si Le Monde n’avait pas été racheté par le trio Niel-Bergé-Pigasse? C’est le tribunal de commerce qui aurait été saisi et la stratégie -ou l’absence de stratégie- d’Eric Fottorino, durement sanctionnée.

Oui, je revendique l’orgueil pour ce titre ! Contrairement aux allégations scandaleuses de celui qui ne mérite pas de porter le destin de ce quotidien, je revendique d’avoir sauvé ce journal d’une faillite éditoriale et économique annoncée, en 1994. Je revendique, également, le lancement avec succès, en 2000, du Monde.fr qui a bien grandi depuis. Et je revendique, enfin, la constitution d’un groupe qui a permis d’enrichir et de valoriser Le Monde lui-même. Groupe sans lequel ce quotidien serait mort.

Eric Fottorino met l’accent sur l’état des finances du journal à votre départ…

Il confond tout, la dette et les pertes. Et met avant quelques chiffres qui ne veulent rien dire, le tout pour mieux masquer l’étendue de son incompétence. Il oublie ainsi de rappeler que si Le Monde affichait des pertes, il était aussi au centre de solides actifs que Fottorino s‘est empressé de céder. Toute sa politique depuis qu’il est en place a consisté non pas à bâtir, mais à déconstruire, non pas à développer, mais à détruire ce que nous avions pas à pas contribué à édifier.

Et que je sache, Eric Fottorino, que j’ai installé et promu, n’a eu de cesse d’approuver, durant ces longues années, la stratégie que j’avais mise en place. Jamais je ne l’ai entendu critiquer ce que j’avais décidé et organisé pour développer ce groupe. Et quand je l’entends mettre aujourd’hui en cause notre formule éditoriale, il oublie de rappeler que c’est à lui que j’avais confié cette réforme et cette refonte qu’il a menée à bien, sous mon autorité! Tout cela est scandaleusement inouï. Serait-il aujourd’hui saisi par le vertige de l’autocritique ? Ou tente-t-il d’allumer en m’attaquant je ne sais quels contre-feux ?  Décidément,  n’est pas directeur du Monde qui veut…

Quel regard portez-vous sur le journal aujourd’hui?

Sévère. Je pense avoir installé Le Monde au plus haut : son influence était réelle, ce journal était redouté. Ce n’est plus le cas. Son directeur me donne le sentiment d’être aux abois : l’image d’un dirigeant condamné qui dirige son tir sur ma personne en pensant se sauver. Eric Fottorino cherche à l’évidence une porte de secours qu’il ne trouve pas.

Certains des nouveaux actionnaires du Monde défendent l’idée d’une sortie en kiosque le matin: qu’en pensez-vous?

Cette idée est défendue par les Espagnols de Prisa : elle est bonne, mais risque de créer un véritable tremblement de terre sur le marché de la presse quotidienne. Une précision au passage : contrairement à ce qui a été dit, le retour au premier plan des Espagnols n’est pas le fruit d’un coup de force de leur part, mais le résultat d’une démarche des nouveaux actionnaires du Monde qui sont allés les chercher. Il fallait que figure dans le tour de table du Monde un acteur qui connaisse cette industrie et ses enjeux. C’est le  cas avec Prisa.

Certains vous soupçonnent de tirer avec Alain Minc les ficelles en coulisses ?

C’est idiot. J’ai définitivement tourné la page du Monde quand j’ai quitté ce journal. Il est aujourd’hui entre les mains d’hommes qui se considèrent propriétaires de ce titre, ce qui n’a jamais été mon cas quand j’étais aux commandes. La vérité est que j’ai vécu mon départ du Monde comme une vraie libération, après les agissements d’une minorité qui, à l’époque, dictait sa loi. Personne n’a oublié, et en tous les  cas pas moi, que je disposais du soutien d’une majorité parmi les salariés et les journalistes de ce quotidien et que mon départ fut le fruit de «combinazione».

Aujourd’hui, je suis ailleurs et j’ai pu observer avec effarement depuis des mois Eric Fottorino vendre les « bijoux de famille ». Ah oui, la crise a bon dos ! Le Monde est d’abord victime de ceux qui ont piétiné notre stratégie et dilapidé ce qui faisait la richesse de ce groupe. Quant à Alain Minc, posez-lui la question: beaucoup oublient que s’il connaît bien les dirigeants de Prisa, il est également un proche de Pierre Bergé, l’un des repreneurs du Monde… De là à fantasmer sur d’hypothétiques stratégies qu’on lui prêterait, il n’y a qu’un pas que certains franchissent, là aussi, un peu rapidement.

Quant à moi, qu’on me laisse en paix, Slate.fr, le site que je dirige et dont le développement se déroule on ne peut mieux, avec des projets imminents en Afrique francophone et en Italie, suffit à mon bonheur. Je m’étais imposé depuis trois ans et demi un devoir de réserve à l’égard du Monde : un silence coupable, à lire Eric Fottorino. C’est indigne!

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8 Comments
  • chris
    novembre 4, 2010

    Qu’il nous parle de télérama aussi.

  • maroselli
    novembre 7, 2010

    En tant qu’abonné au Monde depuis 25 ans je me sens triste et vexé d’avoir fait confiance successivement à ses deux responsables, l’un un peu mégalomane et l’autre un peu terne peut-être mais qui devraient surtout aujourd’hui, laver leur linge sale en famille au lieu d’étaler leur dépit dans les médias. Ce n’est vraiment pas digne de l’idée que je me faisais du Monde

  • leonc
    novembre 8, 2010

    Colombani ne changera jamais: arrogant, suffisant, il est le maître du monde et reste celui du Monde, même si pour la salubrité publique il a été viré. Il devient pathétique

    Le Journal a depuis son départ retrouvé de la dignité et de la tenue, revenant aux valeurs qui avaient fait sa gloire et que le funeste tandem Colombani-Plenel avait mis sous le boisseau.

    Laissez donc Colombani là où il est et où il ne peut plus faire de mal…

  • Bruno Frappat
    novembre 8, 2010

    Loin de moi l’idée d’arbitrer cette polémique. Une seule remarque: quand Jean-Marie Colombani croit pouvoir affirmer qu’une « faillite éditoriale et économique » menaçait le Monde en 1994, avant qu’il ne « sauve » le journal,il procède de la même façon que son successeur vis-à-vis de lui-même. Charger l’héritage est une technique assez répandue. Je rappelle, pour m’en tenir à l’aspect « éditorial » de cette « faillite annoncée » que, en 1994, Jean-Marie était directeur-adjoint de la rédaction alors que j’en étais moi-même, depuis trois ans, le directeur. Il sait que le mauvais journal (à l’en croire) que nous faisions, nous le faisions ensemble,chaque jour. Que vive le Monde!, en dépit de ces reconstructions et dénigrements rétrospectifs.
    Bruno Frappat

  • Marc POUPART
    novembre 9, 2010

    Longtemps lecteur régulier du Monde papier que j’achetais 2 à 3 fois par semaine le soir en kiosque, puis, depuis 2 ans, du Monde.fr, je suis atterré de ce que je lis. Les réussites et les échecs de mon quotidien favori sont à porter au crédit et au débit des équipes qui s’y sont succédées. Chacun y a, sans doute, fait de bonnes choses et d’autres moins bonnes. Je regrette la polémique qui vient de débuter et le manque de modestie ainsi affiché. Ce journal mérite mieux que cela à une époque ou quelques populistes de gauche l’identifient comme un organe « de centre-droit » peu digne d’intérêt. Il est trop facile de dénigrer ses prédécesseurs ou ses successeurs pour expliquer tous les malheurs du titre. N’y aurait-il pas une crise de la presse quotidienne qui mériterait, pour la combattre, toute l’énergie consacrée à ces vaines disputes. Soyez gentils messieurs, revenez à plus de raison.

  • Jesse Darvas
    novembre 10, 2010

    On peut s’interroger sur le silence de ces deux responsables sur le sinistre industriel majeur que représente le Monde, dont l’Imprimerie constitue un élément central. JM Colombani oublie de préciser que s’il a fait croître le groupe, c’est avec de la dette et non avec des profits, aucun directeur de ce journal n’ayant eu le courage nécessaire pour réduire significativement ses coûts (imprimerie, part des non-écrivants dans la rédaction…)
    Qu’un quotidien qui paraît le soir n’ait pas réussi à mutualiser son impression avec celle de journaux du matin demeure un profond mystère.

    Pour ma part j’ai décidé de cesser définitivement de lire le Monde le jour où j’ai sur le site Lemonde.fr un article faisant la promotion des théories conspirationnistes du 11 septembre (reopen911, Loose change…)

  • sesca
    septembre 19, 2011

    Relisez « La face cachée du Monde » de Pean et Cohen. Je tiens ce livre pour un source fiable. Relisez les passages ou Colombani achète le Midi-Libre, menace Baylet patron de  » La dépêche du Midi », etc. et tente par tous les moyens de faire grossir le bilan du Monde. Associé à Alain Minc, son âme damnée, il a clairement transgressé les règles d’Hubert Beuve-Mery qui refusait les compromis douteux avec les pouvoirs financier et bancaire. Les successeurs se sont retrouvés avec un quotidien de référence dénaturé, loin de ses idéaux et perclus de dettes.

  • 5star resorts
    décembre 26, 2014

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