Canal+ et le village gaulois.

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Le paysage audiovisuel français est un drôle de royaume. Ses principaux acteurs de curieux personnages, parfois aussi imprévisibles, anachroniques, que contradictoires. Ce qui vient de se passer avec l’annonce par Canal+ du lancement sur la TNT d’une nouvelle chaîne, – baptisée Canal 20-, illustre ainsi l’esprit de clocher ou de chapelle d’un PAF replié sur ses sanctuaires, et dont peut noter le caractère formidablement étriqué. Deux parmi nos principaux dirigeants de chaîne, Nicolas de Tavernost, pour M6 et Nonce Paolini, pour TF1, ont ainsi vivement réagi à l’annonce de la création de cette nouvelle chaîne: à les écouter, un nouvel oukase de l’ogre Canal+, une pierre jetée dans le jardin de la TNT, dont ces deux patrons se veulent à la fois les têtes de file et les propriétaires.

Il y a de quoi s’étonner et s’amuser à la lueur de ces différentes poussées de fièvre. Ceux qui ont un peu de mémoire se souviendront que TF1 et M6 ont été, historiquement, les plus fervents adversaires de la TNT, quand celle-ci était balbutiante, une technologie balayée en son temps d’un revers de main, avant que les intéressés ne s’aperçoivent de leur bévue et prennent tardivement le train en marche. Et avec succès, d’ailleurs, puisque W9, (groupe M6) et TMC, (groupe TF1), se partagent les premières places de ce nouveau marché.

TF1 et M6, qui contrôlent aujourd’hui, à eux deux, 73% du marché publicitaire télé, tentent ainsi de faire passer l‘idée selon laquelle cette nouvelle petite chaîne serait un facteur de déséquilibre sur le marché publicitaire.  Réaction surprenante au vu de résultats commerciaux de TF1 et de M6, à qui la TNT n’a pas causé, à ce jour, le moindre préjudice, sur le plan financier, puisque ces deux chaînes ont vu leurs recettes  progresser, respectivement, de 24% et 15%.

Et puis ras le bol ! Voilà des années, plus de deux décennies, que les dirigeants successifs de ces deux grands médias dénoncent un paysage audiovisuel français corseté, cadenassé, entravé, soumis à des obligations insupportables, dont le CSA est le garant. Plus de vingt années que l’on entend ces chantres du libéralisme réclamer, et à juste titre, un desserrement de l’étau réglementaire et une libéralisation du secteur audiovisuel.

Et voilà les mêmes qui en appellent, aujourd’hui, à l’Elysée, aux pouvoirs publics, avec des accents franco-français protectionnistes pour le moins inattendus! Quand  chacun devrait se féliciter du dynamisme d’un groupe, Canal+, devenu le premier bailleur de fond du football et du cinéma français réunis, ainsi que le premier producteur de fictions, qui plus est de qualité, du Paf, les chaînes historiques préfèrent  des accents protectionnistes inaudibles.

Tout cela procède en vérité de réflexes boutiquiers et de raisonnements archaïques. Chacun, M6 et TF1, voit au pas de sa porte. Et refuse de regarder légèrement plus loin. Là où les Google, Apple ou Netflix, s’apprêtent à inonder la vieille Europe de dizaines de chaînes bourrées jusqu’à la mule de séries américaines de premier choix, achetés à la source, c’est à dire au sein des majors d’Hollywood. Des groupes  mastodontes face auxquels l’Elysée-les-pouvoirs-publics-et-le-CSA- ne sont qu’une barrière en papier.

Qu’y a t-il de plus urgent ? Ferrailler à huis-clos contre la seule  entreprise audiovisuelle de ce pays de taille européenne ? Ou tenter de parer à cette menace, qui risque tout simplement de faire imploser un secteur replié sur lui-même et sur ses derniers bastions, aux allures de village gaulois?

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5 Comments
  • Martino
    mars 31, 2011

    Cher Renaud,
    On peut deviner et comprendre combien vous aimeriez avoir des fonctions à Canal+. Mais il est un point sur lequel vous vous trompez : Vivendi est bien un groupe industriel de droite, depuis l’éviction de Rousseleten 1994, par les Balladuro-Sarkoziens.

    Depuis, le groupe Canal+ gagne certes des milliards d’euros chaque année mais on est très loin du modèle vertueux des débuts pour le financement du cinéma.

    Donc, il reste effectivement, le financement du foot. Mais c’est sur ces programmes que repose le succès et le modèle économique de Canal+. Car depuis longtemps, pour les films récents, les DVD et la VOD dominent parce qu’il faut attendre de longs mois après la sortie en salle pour une diffusion.

    Enfin, le privilège le plus inacceptable concerne la ponction sur le gâteau publicitaire que Canal+ récupère pour ses plages en clair.
    S’il est vrai que cette clause d’exception permettait entre 1985 et 1990 de « sauver » la chaîne, il en va autrement aujourd’hui. Canal+ vole une part très importante de la seule ressource des chaînes 100% gratuites de la TNT.

    Il convient donc de ne pas « plaindre » ou « sublimer » Canal+. Il s’agit d’une entreprise strictement commerciale, avec les mêmes objectifs « humanitaires et culturels » que TF1, M6 ou Lagardère : faire du chiffre.

    Cordialement

  • Tiomiche
    mars 31, 2011

    @ Martino : je ne vois pas où Renaud Revel a écrit que Vivendi était un groupe industriel de gauche. Je pense qu’il écrit juste que les groupe TF1 et M6 sont plutôt des gens qui se plaignent beaucoup.

    @ Renaud Revel : je n’ai pas envie de plaindre TF1 et M6, mais pour voir si la TNT n’a pas causé de préjudice, il ne suffit pas de voir l’augmentation des recettes, mais d’estimer quelle aurait été l’évolution des recettes sans la TNT (par exemple, quel a été l’impact de l’arrivée de la grande distribution dans le marché de la pub), ou encore de voir quel a été l’investissement de ces 2 groupes dans la TNT. Si je ne m’abuse, TF1 a acheté très cher TMC, non ? Il faudrait mesurer le retour sur investissement.

  • Martino
    mars 31, 2011

    @ Tiomiche : les termes et les sous-entendus de cet articles font penser que Canal+ serait le gentil petit défenseur du bien public, du cinéma français et du foot national. Les méchants TF1 et M6 seraient de dangereux groupes vendus aux américains…
    C’est totalement ridicule. La loi impose à Canal+ et aux autres chaînes payantes, de participer au financement du cinéma. Canal+ ne fait que le strict minimum légal.
    De plus, il suffit de dénombrer le volume de films, séries, magazine e documentaires diffusés sur les chaînes Canal+ pour observer une très forte prédominance américaine dans sa programmation.
    Ce n’est pas son choix éditorial mais bien l’application de la règlementation.

    Ce qui reste incontestable, c’est le privilège de continuer à faire de la publicité durand ses plages en clair.

    A bon entendeur…

  • FrancoisBar
    avril 4, 2011

    TF1 et M6 font pression sur le CSA pour empêcher l’arrivée de nouvelles chaines. En France les entreprises monopolistiques disposent : racheter les petits compétiteurs ; mettre dans sa poche le prince et les autorités ; empêcher l’arrivée de nouveaux entrants ; verrouiller la compétition et garantir un maximum de profits sans gros efforts. Résultats : pas de choix élargi de chaines thématiques ; un seul format mini généraliste répété sur tous les canaux ; pas d’idées, pas d’innovations, et donc pas d’exportation. La France est à l’image imposée de ses décideurs prime à la ringardise et au manque d’originalité. En Angleterre 40 chaines sur la TNT avec un bon équilibre entre généralistes et chaines spécialisées, en Espagne tout autant sans compter les chaines locales…

  • Martino
    avril 5, 2011

    @FRANCOISBAR

    Si TF1 et M6 défendent leur pré carré, ce qui est la stratégie logique de toute entreprise concurrentielle, il ne faut pas oublier que que CANAL+ a fait pression et obtenu :

    * Dans les années 1980, le frein à la vidéo en France (taxe de luxe à 33%, redevance spéciale et blocus de Poitiers !)
    * Le frein au lancement de chaînes privées gratuites (jusqu’à l’arrivée de la TNT en 2005)
    * Le frein au câble, en forçant les opérateurs à un traitement spécifique (décodeur) au lieu d’intégrer la chaîne directement en clair dans l’offre payante
    * Des lois « sur mesure » inédite ailleurs dans le monde (émissions en clair, publicité, pornographie, anti-piratage, etc…)
    * Une position de monopole de fait avec Canalsat qui a « absorbé » son concurrent TPS

    Ainsi, CANAL+ verrouille exactement de la même manière son « pré carré ».

    PS : au Royaume Uni, vous oubliez de préciser que c’est parce qu’il y a un cuisant échec de la TNT payante, que l’offre gratuite s’est développée.

    Cordialement