Les assassins, d’un point de vue clinique: la chronique de Philippe Gavi.

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Ayant été hospitalisé d’urgence pour une grave infection d’épiglotte qui m’a fermé (presque) le clapet, je n’ai pu écrire ma chronique lundi dernier. Pour autant, j’ai pu suivre l’actualité de mon lit, sous perfusion. Comme elle est durable, j’y reviens.

Mon sang n’a fait qu’un tour, et je peux le dire puisque la pression artérielle l’a fait remonter par les tuyaux tout en haut jusqu’aux poches d’antibiotique, quand j’ai découvert ce sous titre du « Libé » 3 mai « Le terroriste saoudien, instigateur des attentats du 11 septembre 2001, a été assassiné hier au Pakistan par un commando américain au terme d’une traque de dix ans ». Abattu, voire exécuté, d’accord, mais « assassiné » ? Les navy seals sont donc des assassins ! Ceux qui s’apprêtent à venger la mort de leur chef n’en demandaient pas tant. Je trouve dément que ce journal qui fut le mien a pu laisser passer ce qualificatif sensible sans tiquer, sans débat. Le terme d’assassinat, ainsi que celui de « criminel », ne peut être employé sans précaution. Celui de « terroriste » non plus. Tuer un otage est toujours un assassinat, mais tuer un ennemi au cours d’une opération militaire risquée est un acte de guerre. Il est probable que le commando avait pour consigne de ne pas prendre Ben Laden vivant mais ce n’est pas au journaliste de trancher, ou alors, qu’il le fasse dans un papier d’opinion. J’ai pu joindre à « Libé » une amie des temps pionniers ; ma fébrilité ne l’a pas vraiment émue mais elle m’a gentiment promis qu’elle rendrait compte de mon indignation.

La Une du « Monde », le « justice est faite », m’a aussi troublé, comme elle a ému de nombreux lecteurs du quotidien de référence, mais au moins y avait-il des guillemets, certes parfaitement hypocrites, et c’est bien ce qu’avait déclaré Obama.

J’ai également vu rouge sang quand j’ai lu que les Américains avaient baptisé l’opération du nom de « Géronimo ». Depuis lors quelques esprits se sont offusqués de cette appellation incongrue, dont les descendants du grand chef indien rebelle (dont nous fîmes, toujours dans les temps rebelles de « Libé », une bande dessinée), mais personne alors, dans le feu de l’événement, n’a réagi. C’est de l’usurpation. Moi Géronimo, Sitting Bull, Crazy Horse, moi dans le camp des indiens, contre les tuniques bleues, contre le général Custer pour qui un bon indien était un indien mort, contre ces blancs arrogants et esclavagistes qui bafouèrent tous les traités de paix et parquèrent les Indiens dans des réserves pour pouvoir librement piller les richesses de leurs territoires. Moi pas Ben Laden, pas charia, pas califat. Etant donné la minutie de l’opération, le soin donné aux détails, avoir appelé Ben Laden Géronimo ne peut relever de la crétinerie. Parlons plutôt de subconscient historique. J’y retrouve la suprême arrogance de l’Amérique impérialiste. Ca m’étonne quand même d’Obama.

Je me suis demandé si je n’avais pas la berlue, en lisant que Ben Laden vivait dans une villa de milliardaire, un complexe luxueux tandis que les photos, sous les yeux pourtant des auteurs des articles, montrent un gros et moche bâtiment, en vilain béton, avec de la mauvaise herbe poussant dans ses jardins. Comment peut-on faire confiance à la presse si elle affirme des faits qui se révèlent très rapidement inexacts, propagandistes.

Blanche, une aide soignante de 20 ans, s’est dite choquée par les manifestations de liesse à New York  « La mort d’un homme, quel qu’il soit, ne devrait pas faire l’objet d’une fête ». Ca se discute.

Du point de vue de la chambre 44 de ma clinique, les effets de loupe médiatique, quant aux réactions de la foule musulmane, s’estompent. La plupart des femmes de service, infirmières et aide soignante sont d’origine algérienne, musulmanes de confession, et surtout de tradition. Mais je n’ai eu affaire qu’à des Français intégrés, super sympas, pas du tout attirés par les barbus ; ils se sentent dépassés par le débat sur les musulmans en France, le voile, la prière dans la rue. « On voit des problèmes aujourd’hui là où il n’y en avait pas », s’étonne la douce Djamila, qui se veut un peu citoyenne d’un monde festif, non clivé par les religions (toutes se valent selon elle) et dont le mari, plus croyant qu’elle, est un fan de « Plus Belle la vie ». Quand même, elle s’inquiète que des filles de son quartier à Clamart soient allées chercher, via Internet, des maris « barbus » en Algérie et même en Angleterre. Et que sa fille qui a 16 ans vienne de décréter qu’elle ne mangerait plus de porc. Jeunesse passera !

Un voisin de lit, sosie de Sean Connery, en version marocaine (Tanger), à la retraite après quarante ans passés à monter les charpentes métalliques de la France de demain (centrales nucléaires, gares de TGV…) me dit qu’il est vieux (ce qui ne me réjouit pas, vu qu’il a mon âge). Il est usé, épuisé. Les histoires de Ben Laden, du voile, et même des révoltes au Maroc ne le concernent pas. Au final, il est fier de ses dix enfants (accouchés à domicile) : tous ont pu faire des études et ont un boulot. Je suis ému par la tendresse, le respect, la reconnaissance que lui manifeste son fils Djamel, devenu un expert comptable, quand il vient visiter son père à 22H.

Khaled, le jovial infirmier, d’origine algérienne, refuse d’être considéré autrement que comme un Français. Il a été en Afghanistan pour Médecins du monde. Il vient de Saint Etienne et est plus prompt à parler foot que religion.

Les deux premiers jours, j’ai eu pour voisin d’infortune un retraité ancien chef cuisinier de lycée. Il ressemble à Homer Simpson, teint jaune, gros ventre et vouté Il m’a raconté comment son HLM, prés de Versailles, s’est dégradé, tant d’actes d’incivilités, des voyous qui l’ont malmené, la racaille. Il se sent piégé, déclassé, impuissant. Je compatis et le haïs : il a fait marcher plein tube son poste de télévision. La première nuit, j’ai protesté : « Jusqu’à quelle heure… ?_Vous n’allez pas faire la loi dans cette chambre, je fais ce que je veux, et si je veux l’allumer à 1H30, car j’ai des insomnies, je ne vais pas me gêner », m’a-t-il craché. Finalement, il a éteint le poste à 23H, puis il a ronflé ; au petit matin, il a rallumé et j’ai eu droit aux programmes jeunesse. PG

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  • azise b
    mai 9, 2011

    Salut Philippe Gavi. Je vais te tutoyer , j’espère que tu vas le prendre mâle, même si t’as mal et je ne peux pas être avec toi dans ta douleur, car la douleur c’est perso, excuse! Mais tu me l’as communiqué avec ton commentaire, que je trouve super humain, remplie de ce tu es, un type bien, profond et pleins , remplis de classe, rare dans le mouve; Comme tu as pu le lire, je fais pas dans la mesure, mais c’est mon esprit, il est comme ça, un peu tordu, par la vie, même si j’essaie de créer des trucs, dans le mouve du cinoche, même si j’ai un peu de métier, un peu intello, un peu voyous, pas facile quand on a essayé de survivre dans un mouve ou des mecs comme moi devaient finir en taule ou sur le bitume. Et bien , je vais te dire, que c’est aussi grâce à des types comme toi, que j’ai pas fini dans le caniveau, ça va te paraître un peu dingue, mais c’est vrai. A l’époque, il y avait que les mecs de 68, de gauche qui pouvaient regarder la réalité et de tendre la main. J’ai eu cette chance, même si je galère, mais je suis pas mort et ça mon petit pote, c’est aussi grâce a des mecs comme toi. Tu ne t’en rends peut être pas compte, mais c’est vrai. Ce que j’aime dans ton article, c’est ton humanité, le fait que même dans ta souffrance tu as une pensé , une affection pour l’autre et ça c’est fort. Moi, avec mon délire, je pense a toi et Bin Laden qu’il aille se faire voir ailleurs: chez le diable qui vas le rotire copieusement. Refais toi une santé et en attendant de te lire. Affections et liberté.