Jacques Kirsner: « France Télévisions m’a blacklisté ! »

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Voici le texte ( accompagné de ce titre) que je reçois de Jacques Kirsner, producteur reconnu, qui se dit « blacklisté » par France Télévisions:  Le récit, sous sa plume, des relations tumultueuses entre un professionnel du petit écran et ce groupe. Avec en toile de fond, l’ombre de Nicolas Sarkozy…      

 

 

 

L’interdit 

 

Jem Productions a été créée en 1994. 

Durant ces dix-neuf années nous avons produit vingt-cinq documentaires et une vingtaine de téléfilms et de longs métrages. Ainsi, ces derniers temps, nous avons sorti : Cuba année zéro,  Un monde dans tous ses états,  Victor Serge, Clemenceau,  Drumont histoire d’un antisémite français, et, au cinéma,  Les nouveaux chiens de garde.

 Aucune raison d’avoir honte. 

Nous produisons, comme tous les producteurs indépendants avec des hauts et des bas, mais nous produisons.

Il y a quinze mois, avec l’arrivée d’un nouveau directeur sur France 3, la situation a brusquement changé. Une série sur laquelle nous travaillions depuis un an, Cuba Rumba a été brutalement stoppée, une partie des frais remboursée, la production de Clemenceau avancée. 

Mais à partir de ce moment, la situation a radicalement changé.

Tous les projets, je dis bien tous les projets que nous avons proposés ont été systématiquement refusés. Toute discussion devenait impossible. Un exemple. Je soumets à la directrice de la fiction le projet d’une adaptation d’un livre formidable, Le goût du roi : refus immédiat. J’insiste, pour qu’il y ait un échange -ce qui a toujours été le cas- avec l’auteur et le producteur. Réponse  d’Anne Holmès :

– « Après étude du document avec l’équipe fiction et la direction des programmes nous vous avons signifié notre refus. Je suis à votre disposition pour en parler avec vous, mais sachez que la décision de France 3 est prise et irrévocable. » 

Je propose d’autres projets dont un Simenon, un scénario original, jusqu’au moment où un chargé de mission me confie : 

– « Inutile, tous tes projets sont refusés par Thierry Langlois ».

J’ajoute que la responsable des documentaires s’est alignée avec zèle sur la même attitude…

Ni fiction, ni documentaire sur France 3 : interdit professionnel.

Sur France 2, nous avions un projet en bonne voie de développement. Coup de téléphone du responsable, bouleversé : 

– « Jacques, la hiérarchie vient de me demander d’arrêter Le mal de mère. Je ne sais pas pourquoi. Je suis désolé ». Avec courage cette personne me l’a confirmé par écrit.

Ni France 3 ni France 2… : interdit de séjour sur les deux chaînes. 

Pour un producteur qui vit essentiellement de la fiction, la situation devient intenable. Jamais sur France 5 nous n’avons eu à faire face à de tels comportements : mais impossible de vivre seulement avec des documentaires.

Jem Productions avait un projet de fiction sur ARTE -où travailler est un véritable plaisir- qui s’est confirmé : Marcel Dassault, l’homme au pardessus. Ce film nous a fait gagner plusieurs mois. À l’étonnement des dirigeants d’ARTE et alors qu’un responsable de France Télévisions confiait son admiration pour un scénario qu’il qualifiait de « magnifique », la coproduction avec France 3 ou France 2 a été refusée.  L’Interdiction Professionnelle était établie.

Bruno Patino est intelligent et talentueux. En témoigne son remarquable essai « La condition numérique » qui parle de la condition humaine. Il m’a assuré qu’il ne tolérerait pas qu’un producteur soit « blacklisté ». Je le suis… 

À son initiative j’ai rencontré récemment le précité Monsieur Thierry Langlois, directeur des programmes de France 3. L’échange a été poli, constructif puisqu’il me demandait quels étaient mes projets susceptibles d’être produits sur sa chaîne. A la fin, me quittant, il déclarait :

– « Je vois Bruno demain et je reviens vers vous dans trois ou quatre jours ».

C’était le 10 avril.

À ce stade, un producteur un tant soit peu paranoïaque envisagerait volontiers l’hypothèse d’un complot. Parlons plutôt de normalisation, de volonté d’écarter un gêneur.

Il y a quelques mois, interrogé par Le Figaro, je déclarais : 

– « France Télévisions est un bateau ivre. Rémy Pflimlin, son patron a changé trois fois la direction de France 2 et France 3. (…) La téléréalité pollue ces deux chaînes. On chasse les saltimbanques. Le pouvoir appartient, sur le service public, à ceux qui sortent des écoles de commerce et non aux créatifs. France 5 est un modèle, la seule chaîne du service public digne de ce nom ».

On peu discuter du style, du ton, de l’opportunité. Mais sur le fond j’abordais les problèmes qui ont en partie trouvé un écho : quelques semaines plus tard le président de France Télévisions bouleversait son organigramme et mettait au centre de ses préoccupations… les programmes.

Interdire un producteur, comme par hasard le producteur des Nouveaux chiens de garde parce qu’on ne partage pas ses opinions dénote un comportement d’une affligeante banalité, mais qui, lorsqu’il s’applique sur et au nom du service public, est scandaleux.

France Télévisions va mal. Tout le monde le sait, tout le monde le dit, mais qui souhaite son redressement ? Il faudrait rassembler les énergies, les diversités, les points de vue contradictoires pour recréer « du sens« , de l’énergie positive, de l’enthousiasme. On fait le contraire. Les mesures administratives et la vacuité l’emportent.

– « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal » Hannah Arendt. 

Rémy Pflimlin. Flash back.

Il y a près de deux ans le chef de l’Etat Nicolas Sarkozy[1] me demandait mon avis sur la nomination du futur Président de France Télévisions. Il penchait pour un jeune homme incarnation du libéralisme. Je m’y opposais en défendant la candidature de Rémy Pflimlin avec lequel je n’avais pas de liens particuliers. La discussion fut rude comme c’était souvent le cas avec l’ex-Président, mais il y eut discussion, avec moi et avec d’autres. Quelques jours plus tard, Nicolas Sarkozy m’annonçait qu’il avait décidé de nommer Rémy Pflimlin. En me raccompagnant il me glissait dans un sourire :  

– « Il te trahira à la première occasion ». 

C’était bien vu.

Interdit de séjour : cette situation doit cesser. Je devais m’exprimer publiquement par amitié pour les metteurs en scène, les scénaristes et tous ceux qui travaillent avec Jem Productions.

Trop c’est trop. Le seuil de tolérance a été franchi. Que chacun prenne ses responsabilités.

Jacques Kirsner

Producteur et scénariste

 

 

[1] J’ai connu Nicolas Sarkozy lorsque j’ai acquis les droits du livre « Georges Mandel, le moine de la politique ». Alors il était isolé, rejeté dans son parti comme dans l’opinion publique après la défaite de Balladur. Avec mon ami scénariste Jean-Michel Gaillard nous avons frappé à toutes les portes audiovisuelles. Personne ne voulait du projet. Un jour, miracle, Patrice Duhamel que je ne connaissais pas, nommé à la direction de France 3 m’annonce qu’il fera Mandel. C’est grâce à lui que ce film magnifique avec Jacques Villeret et Catherine Frot a existé.

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4 Comments
  • Davesnes
    mai 23, 2013

    Eh oui, le producteur des « Nouveaux chiens de garde » a payé le prix fort. Rappelons que ce film, qui a fait plus de 250 000 entrées en salles, n’a pas obtenu de financement de la part des télévisions. On ne critique pas la télévision à la télévision. Daniel Schneidermann, qui disait le contraire devant Bourdieu, a dû en rabattre après s’être fait viré.

  • ChristopheNYC
    mai 24, 2013

    Pour un homme possédant une telle intelligence, cultivé, expérimenté, une telle naïveté est troublante: évidemment qu’on ne critique pas la télé du pouvoir, quand on tutoie l’ancien président…
    Patience, faites le dos rond, la télé est versatile et les beaux jours reviendront 🙂

  • glen
    octobre 8, 2013

    great post, really enjoyed

  • R. Zaharia
    avril 9, 2014

    Bonjour

    Je choisis cette page pour remercier JEM Productions qui met en ligne sur son site web un certain nombre de videos passionnantes, susceptibles de contribuer à notre émancipation… comme bien sur « Les nouveaux chiens de garde », mais il y en a plein d’autres.
    Cette action généreuse mérite notre soutien, car elle s’oppose à la tendance « abrutissement collectif pour favoriser l’indifférence, la docilité et la résignation », hélas de plus en plus présente sur France 2 et France 3.