Tirs à Libé: une fracture de plus entre l’opinion publique et les médias

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Les commentaires acerbes ou violents de nombreux internautes face au traitement médiatique de la fusillade à Libération témoignent d’une défiance grandissante du grand public à l’égard des journalistes accusés de « matraquage », et d’une dégradation du climat démocratique, estime l’historien des médias Christian Delporte.

 Quel regard portez-vous sur ce qui s’est passé à Libération et la réaction des médias?
 « Ce qui est frappant, c’est qu’on ne sait rien ou presque du tireur et de ses motivations. La profession l’a ressenti, peut-être à juste titre, comme une attaque collective des journalistes, de la liberté de la presse, du rôle des médias en démocratie et de la démocratie elle-même. C’est caractéristique de l’atmosphère que subit la France. On sait que quelque chose est en train de craquer, que d’une certaine manière la République et la démocratie sont menacées, c’est en tout cas le sentiment qu’on a. Il n’y a plus de débat possible et la loi n’est plus respectée. »

 

 Accusations de corporatisme, de « gauchisme », inflation de critiques sur la couverture habituelle de Libé en matière de sécurité, etc. Les commentaires des internautes sur le traitement médiatique de cette affaire sont souvent négatifs. Comment expliquer cette défiance?


 « La défiance envers les journalistes existe, elle n’est pas récente, on peut même la mesurer scientifiquement depuis 1987 grâce à un baromètre annuel. On leur reproche d’être dépendants des pouvoirs politique et économique, ce qui n’est pas nouveau, mais aujourd’hui on a franchi un palier car les réactions à l’égard des médias sont d’une extrême violence. Je parle de ce qui se passe dans la rue, des meetings, des manifestations où les journalistes se font insulter, ce qui n’existait pas il y a 30 ans, à l’exception du Front national.
Depuis la campagne présidentielle de 2012, ça touche également la droite traditionnelle et peut-être d’autres groupes. Je suis frappé par le fait qu’au meeting de Sarkozy au Trocadéro (1er mai 2012), des journalistes se sont faits traiter de +salauds+, de +collabos+. Il y a un changement de climat : on considère les médias comme un bloc et on se considère trahis par ce qu’ils disent, sachant que l’on croit quand même à leur influence. On aimerait qu’ils relaient ce que l’on pense mais ce n’est pas leur rôle. »

 

 Comment analysez-vous ce changement de perception?


 « Il y a 30 ans, il n’y avait pas d’information en continu, ni d’internet, ni de réseaux sociaux, donc pas la possibilité de réagir dans l’instant. Aujourd’hui, les commentaires aux analyses politiques sont très majoritairement négatifs. On se saisit de l’outil pour dire non et de manière très brutale. Il y a l’idée d’un contre-pouvoir au contre-pouvoir, que les médias sont partie prenante du pouvoir et que ceux qui réagissent estiment être le contre-pouvoir.
Ce sentiment est renforcé par la hiérarchisation collective de l’information et le mimétisme entre les médias qui fait qu’on entend les mêmes choses partout. Ce n’est pas nouveau, mais il y a un sentiment de matraquage médiatique et que pour se distinguer il faut parler aux émotions. L’information se situe de plus en plus sur un registre émotionnel et le citoyen réagit de manière émotionnelle à cela, pas de manière rationnelle. Et on peut exprimer son émotion par la douleur, par l’indignation, mais aussi par la colère et la violence, et là on est passé dans ce registre.« 
Propos recueillis par Sandra LACUT. (AFP)

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1 Comment
  • Valérie Robert
    novembre 20, 2013

    je suis un peu gênée par l’utilisation du « on », « on leur reproche », « on peut exprimer son opinion »…Tout modérateur de site d’information sait que les commentateurs sur Internet sont très souvent dans la critique, l’agression et l’expression d’opinions radicales anti « système ». Sont-ils pour autant représentatifs ?