Alissa Rubin (New York Times): "Une affaire du type Gayet aux Etats-Unis est totalement impensable"

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Quels regards jettent les journalistes anglo-saxons sur la conférence de presse de François Hollande et sur le GayetGate ? Et quelle serait l’attitude des médias américains en pareille circonstance, si d’aventure Barak Obama se livrait à des escapades amoureuses hors des murs de la Maison Blanche? J’ai posé la question à la responsable du bureau du New York Time à Paris, Alissa Rubin.

 

 

Qu’avez-vous d’abord pensé de la conférence de presse de François Hollande, dans sa globalité?

 

 

 

 

 

 

 

Je l’ai trouvé étonnamment longue. Un tel exercice à la Maison Blanche ne dépasse pas une heure. Il est très compliqué de maintenir l’attention des journalistes et qui plus est du public, quand vous tenez le micro aussi longtemps. Sur le fond, j’ai trouvé François Hollande plutôt bon. Son intervention semblait préparée, travaillée et professionnelle. L’exercice était d’autant plus difficile qu’il était attendu au tournant. Or son virage libéral, ce nouvel état d’esprit, lui a donné une forme de modernité qu’on ne lui connaissait pas.
Si Hollande était un américain, aurait-il été interrogé de la même manière ?
C’est compliqué à dire, sauf si l’on considère qu’il est sans doute plus proche d’un Clinton que d’un Obama. Ce qui est sure, c’est que le mode de questionnement des journalistes américains est très différent du votre: bien plus incisif, bien plus pugnace. Et bien moins politiquement correct. Aux Etats-Unis, les journalistes reviennent inlassablement à la charge, afin d’obtenir les réponses à leurs questions. Et rien n’est épargné au locataire de la Maison Blanche.
Pensez-vous qu’une affaire comme celle de Julie Gayet pourrait éclater chez vous ?
Je ne le pense pas parce que l’époque a changé et que depuis les affaires Clinton et le 11 septembre, l’exécutif américain fait très attention à ces questions. L’Etat-Nation et les questions de sécurité sont des thèmes qui priment aujourd’hui dans la société américaine. Et la vie privée du Président est devenue presque secondaire. D’autant qu’Obama, dans sa rigidité, est à mille lieux de tout cela.
Que se passerait-il, néanmoins, si l’on apprenait qu’Obama avait une maitresse?
Ce serait une déflagration que l’opinion et la presse américaine n’accepteraient pas. Les américains exigent que leur président soit exemplaire. Et il va sans dire que les journalistes n’auraient alors de cesse de faire toute la lumière sur l’affaire en question.
Ce qui nous surprend, chez vous, c’est la raison qui a poussé François Hollande à installer sa maitresse à l’Elysée? Car c’était en soi une situation forcément périlleuse, dans la mesure où Valérie Trierweiler a eu, dès le premier jour, les yeux braqués sur elle. Avec les conséquences que l’on sait sur l’image même du couple présidentiel. Rappelons-nous Kennedy, dont la vie sentimentale fut extraordinairement riche : il n’a jamais pour autant commis cette erreur.
Les journalistes français ont-ils manqué de courage face à François Hollande, mardi ?
Non, dans la mesure où ce dernier a clos le débat d’entrée de jeu. En revanche, face à un tel cas de figure aux Etats-Unis, les journalistes auraient immédiatement rebondi en cherchant une autre faille. On en revient toujours au point de départ : ne jamais rien lâcher face au Président!
Les Français estiment que les journalistes entretiennent des liens de connivence inacceptables avec les politiques: qu’en pensez-vous?
C’est en tous les cas une surprise pour moi. Je ne comprends pas en effet cette relation curieuse et je n’en connais pas l’origine. C’est d’autant plus incompréhensible et inadmissible pour un journaliste américain qu’à ses yeux les hommes politiques sont des ennemis. Comment écrire librement sur quelqu’un que l’on fréquente ou tutoie, ce qui est souvent le cas en France ? Comment enquêter et cherchez la vérité, quand vous entretenez de tels liens avec celui que vous invitez à déjeuner? Aux Etats-Unis, les responsables politiques sont impitoyablement jugés sur l’utilisation qu’il font de l’argent des contribuables. Si bien que garder ses distances avec les politiques est essentiel, primordiale, aux yeux de l’ensemble de la profession . C’est ainsi que pour ma part il ne m’est jamais arrivé d’appeler, par exemple, un homme politique par son prénom.

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3 Comments
  • David
    janvier 16, 2014

    Très intéressant, autant les américains en ont fait sans doute trop sur Clinton-Lewinski, autant les journalistes français en ont fait trop peu sur Hollande-Gayet… Du moins à cette conférence de presse. A quand une réforme, un droit de suite dans les questions au président, moins de déférence? (la France n’est plus sous Louis XIV !)
    Heureusement qu’il reste quelques journalistes comme vous pour s’interroger sur sa propre corporation, sinon qui le fera? S’il reste un dernier tabou médiatique c’est bien les travers des médias eux-même, et c’est désolant

  • McNair
    janvier 16, 2014

    « les journalistes reviennent inlassablement à la charge, afin d’obtenir les réponses à leurs questions ».

    Conseillons à Mme Rubin, l’ouvrage suivant : L. Bennett, R. Lawrence, S. Levingstone, « When the Press Fails. Political Power ans the News Media From Iraq to Katrina ».

  • pierrelyon
    janvier 20, 2014

    La presse américaine n’a pourtant pas été très pugnace quand il fallait chercher et vérifier les raisons impérieuses d’une invasion meurtrière en Irak. Pour avoir vécu en GB et avoir vu la puissance d’une vraie presse libre anglo-saxonne, j’ai le plus saine méfiance à l’égard d’une presse américaine en ruine et aux ordres de la pub, de la morale et du scoop