Pour une mise à mort du portable

par 9commentaires No tags 0

Le téléphone portable, ce fil la patte, est-il devenu l’invention la plus maudite du siècle écoulé? Et les Smartphones, le symbole ultime d’un monde d’autistes recroquevillés sur leurs quant-à -soit ? Je tweet donc je suis ! Addict aux réseaux sociaux, les consommateurs que nous sommes versent dans un nombrilisme bêtifiant, qui voit chacun jeter fébrilement sur la toile des milliards d’informations domestiques, un déluge vide de sens.  Les transports en commun nous renvoient ainsi chaque jour le reflet sidérant d’un monde pris de tachycardie, qui vit  sous  cloche et ignore l’autre: le spectacle d’une société rivée à ses claviers, où chacun pianote à la vitesse de la lumière. Comme si Courteline, sorti de son tombeau et rencontrant Samsung, avait décidé de se convertir aux réseaux sociaux.
Il en découle un spectacle quotidien déprimant : celui d’une multitude sombrant dans un individualisme terrifiant. Moi Je…Là où le portable devait rapprocher les hommes et développer le rapport à l’autre, il a au contraire, le narcissisme aidant, transformer l’individu en un média à lui seul: cet « égosysteme » si bien dénoncé par Michel Drucker, dont ce journaliste et animateur est pourtant l’archétype le plus caricatural.
Et il n’est que d’aller sur Facebook pour mesurer l’ampleur du désastre: chacun y poste complaisamment et avec une impudeur touchante la chronique de sa vie quotidienne : des banalités par containers entiers qui s’appelaient autrefois Cartes postales, lesquelles n’avaient, en revanche, en leur temps, pas vocation à s’adresser au plus grand nombre. Mais simplement à l’être aimé.Je hais cette époque, vous l’aurez compris.  Car les nouvelles technologies et le téléphone portable en particulier n’ont en rien contribué à bonifier le monde. Il y a 30 ans et bien plus, les journalistes que l’on dépêchait aux quatre coins de la planète « couvrir» les évènements de leur siècle, travaillaient le plus souvent coupés de leurs journaux, car sans moyens de communication: revenus de leurs reportages, ils livraient leur copie. C’est ainsi que les plus belles pages des guerres d’Espagne, du Vietnam  ou d’ailleurs, furent écrites par des hommes qui n’avaient pour seul  outil que leurs stylos, des journalistes dont la presse a aujourd’hui la nostalgie.

J’écris cela car revenant de quelques jours de repos, j’ai replongé ce matin dans les sous-sol du métro parisien. Là où une noria martyrise ses tablettes ou autres Smartphones avec ce sentiment d’urgence qui semble la tenailler. Chacun chez soi, chacun pour soi, jeunes ou vieux. Pas un regard, pas une expression, pas un sourire: seule une armée de nuques cassées sur leurs joujoux, telle une rangée de religieux orthodoxes psalmodiant devant le mur des Lamentations.  Pas un journal, non plus. Ou si peu.  Quelques livres échoués dans quelques rares mains qui les feuillètent tels des bréviaires. Et Facebook comme Twitter, dont les rotatives,  en revanche, sont au bord du collapsus, car chauffées à blanc par leurs possesseurs. Le café du commerce a remplacé la pensée et le bon mot la bonne écriture : chacun y va de ses sentences à deux sous, les Robespierre pullulent, la médiocrité s’y développe comme le chiendent et tout le monde trouve cela FOOOORMIDABLE.  Contractée en 140 signes, l’information y est inconsistante et lapidaire. C’est ainsi que la presse se meurt de manière inexorable, occise sous les coups de boutoir d’une révolution effrayante. Il n’y a plus de place pour le silence dans ce brouhaha insipide, de moins en moins pour la distance et le recul nécessaire et plus du tout pour l’émotion. Nous vivons ainsi le nez collé sur la vitre de nos vies, le pouls à cent à l’heure. Et chacun reste rivé à son portable, comme si de chaque texto dépendait la minute qui va suivre. Et le jour qui s’écoule.

J’ai très récemment effectué un stage de deux jours, afin de récupérer quelques points de mon permis de conduire, une poignée égarée après que quelques feux rouges mal embouchés m’aient dénoncé auprès de la maréchaussée. Un mot sur ces stages : à peine assis, vous avez l’impression de participer à une réunion d’alcooliques anonymes : « Bonjour, je m’appelle Renaud, je roule en Fiat et je n’ai plus que 8 points à mon permis ». Bienvenu au club, Renaud : au hochements de têtes et aux regards compatissants de l’assistance, j’ai compris que je n’étais pas le cas le plus désespéré et qu’un sevrage me ferait le plus grand bien. Nous étions une vingtaine autour de la table quand vint la question du portable au volant, justement: comment s’en défaire, quand on sait qu’il est à l’origine de bien des accidents de la route ? C’est alors que je me vis avancer l’idée, pour les plus récalcitrants parmi nous, de mettre tout simplement l’appareil en question au mitard, dans le coffre du véhicule, le temps du trajet. Enterré, oublié, cadenassé !

A l’expression figée et au silence pesant de mes camarades de jeu, j’ai compris qu’il me fallait vite battre en retraite et oublier ma sortie.  Bien plus que la sexualité, l’argent ou nos opinions politiques, le portable reste un sujet éminemment sensible : on ne touche pas à  l’objet le plus constitutif de notre vie privée ! La photo ci-dessus date de 1955. Signée de Guy Gilette, elle montre une rame du métro à New York. Certains argueront que la communication n’y était pas plus grande, au spectacle de cette armée de cols blancs plongée dans ses journaux. Mais à la différence d’aujourd’hui où chacun, extatique, vit retranché à l’abri de ses oreillettes, ces lecteurs de journaux formaient, à minima, une communauté d’idées. Et imaginer que ces lecteurs dévoraient peut-être les articles de quelques-unes des grandes signatures de la presse la plus puissante du monde, à l’époque, est plus exaltant que nos bavardages déballés.

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9 Comments
  • Breizhad
    janvier 6, 2014

    Je suis d’accord avec vous sur le fond, mais peu dans la forme.
    En plus de toutes les possibilités ‘sociales’ via les plates forme dédiées, beaucoup s’envoient des messages, et autant « parler » de cette manière m’ennuie car je trouve la communication trop basique et longue, autant beaucoup préfère, peut être pour les mêmes raison. Et autant ça que hurler sa conversation.
    Beaucoup jouent également, plusieurs lisent. Personnellement je lis, mais sur ma liseuse.

    Quand à l’information, je suis très adepte d’une pluralité de sources, ou au pire, de points de vues. C’est beaucoup plus simple de faire sa revue de presse sois même avec les informations proposées justement. Bien sûr, cela suppose un certain recul.

    Quand à la voiture, parfois mon téléphone me sert de GPS, mais en effet je ne l’utilise pas, étant occupé à conduire.

  • David
    janvier 7, 2014

    Beau texte sur le règne de l’insignifiance. On vous critique souvent Mr Revel, mais vous savez écrire.
    Je me demande parfois dans le train en voyant ces comportements compulsifs si les gens ne se sentent pas obligés d’utiliser leurs gadgets coûteux. Je précise: en ont-ils besoin ou est-ce l’outil qui crée le besoin ?
    Je ne peux pas me passer de ces temps de rêve éveillé (ou endormi), le regard au loin où le cerveau va puiser des forces avant de me plonger dans des lectures continues et concentrées.

    • alex
      janvier 7, 2014

      En réalité, Monsieur Revel, tout dépend de l’utilisation que l’on en fait, et surtout de celle que la société en promeut.

      C’est comme l’informatique : certains s’en sont servis pour révolutionner la médecine ; d’autres pour créer des armes de destruction massive.

      C’est comme la langue française. Certains l’utilisent pour inonder les cœurs de poésie ou raconter l’Histoire ; d’autres s’en servent pour suinter d’un peu d’amertume sur le monde qui les entoure.

      Ce que vous faites, Monsieur. Personnellement, je hais les personnes qui critiquent, mais je vais le faire un peu avec vous. Ne m’interdisez pas de me haïr.

      Malgré vos prétentions en la matière, vous ne maîtrisez pas très bien la langue française : votre billet est à ce point truffé d’erreurs ortho-typographiques qu’on dirait de la fausse menue monnaie. « Quant-à-soit » ? Soit… « Je tweete ou je twitte », oui, mais ne me « tweet » pas.

      Personnellement, je pense qu’un article ne peut être agréablement lu et donc compris que s’il respecte les règles de la langue française, que vous devriez maîtriser compte tenu du métier que vous exercez.

      Qui sait ? Peut-être que parmi ces utilisateurs d’un autre monde qui se recroquevillent sur leur smartphone ou leur tablette, certains s’évertuent à combler leurs lacunes en français. Vous devriez en faire autant.

      Et surtout, arrêtez de voir le mal partout.

      Salutations.

  • Gaël Deest
    janvier 7, 2014

    Bonjour,

    Si je partage globalement votre opinion sur les réseaux sociaux (et bien plus sur Facebook que Twitter, ce dernier me permettant de découvrir de nombreux liens intéressants, comme cet article), vous faites quelques suppositions abusives.

    Fort heureusement, les gens rivés sur leur écran dans le bus et le métro ne s’adonnent pas tous à ce déballage insignifiant que vous conspuez très justement. Il m’arrive souvent de lire la presse écrite par ce biais. C’est sans doute moins classe que de lire le journal, mais c’est beaucoup plus pratique et moins encombrant…

    Bien sûr, pour lire cette presse sur internet, je ne paie rien, ce qui soulève la question de la survie des journaux par le seul biais de la publicité. Mais c’est un tout autre débat… Je ne me sens pas visé par votre accusation d’indigence intellectuelle.

    Gaël

  • So666
    janvier 7, 2014

    Je viens de lire avec la plus grande attention votre article et je suis surpris par ce curieux syndrome qui semble toucher les journalistes qui consiste à dire que seule l’information imprimée sur du papier est noble.

    Je lis quotidiennement la presse, et je n’ai plus touché un journal depuis quelques années maintenant, ce qui vu le format de certains est bien pratique dans le métro (hein l’équipe).

    Je ne vois pas en quoi le spectacle quotidien de gens lisant leur portable vous déprime?
    En quoi la donne a-t-elle changé, à part le support?

    La communauté d’idée dont vous parlez dans le dernier paragraphe n’est qu’une illusion illustrée par votre photo. Les usagers du métro d’il y a 30 ans n’échangeaient pas plus que maintenant, à la différence qu’à l’heure actuelle les échanges se multiplient sur le net.

    Par ailleurs, ceux qui aujourd’hui jouent, tweetent du vide ou racontent leur vie sur facebook, ne lisaient pas le journal avant, pas plus qu’il ne le liront demain.

    Vous parlez de grand articles disparus, je vous invite à consulter les excellents nouveaux formats en parallax scrolling du New York Times ou de l’Equipe Explore. des formats enrichis, dynamiques et modernes comme pouvaient l’être les grands papiers de guerre que vous évoquez.

    La Presse se meurt car elle ne veut pas évoluer, car comme vous elle n’a d’yeux que pour le papier (qui je l’admets assure encore la majorité de ses revenus). Elle n’a surement pas envie d’entendre ce que disent ses lecteurs en commentaires des articles surtout ceux qui vérifient les faits.

    La Presse se meurt car elle peine à se réinventer entre instantanéité et analyse.

    Votre mise à mort du portable ne m’évoque qu’une manifestation de fabricants de bougies face aux constructeurs d’ampoules.

    • Toyota Kaaris
      janvier 7, 2014

      @So666 :

      je n’aurai pas mieux dit!

      De même s’improviser juge (et partie) de l’évolution de son époque pour ensuite pourfendre les « Robespierre » de fortune ne manque pas de contradiction.

      Qui êtes vous Mr Revel pour condamner à la hâte une technologie et ses usagers, avec un dédain d’une crasse ignorance que votre statut de « journaliste » ne saurait excuser?

      C’est lorsqu’il sent qu’il n’est plus écouté que le chien aboie davantage.
      La caravane passe pendant ce temps, sur vous et votre mère la pute.

  • Eremix
    janvier 8, 2014

    Tout d’abord, bonjour, Mr Revel.
    L’article en soit n’est pas inintéressant, je suis d’accord avec la majorité des idées concernant les reseaux sociaux (dont Facebook et Twitter) car pour moi ils sont un ramassis de propos absurdes et sans raison, qui ne servent aux personnes qu’à décharger ce qu’ils ont sur le coeur. D’ailleurs, quand on y fait attention, c’est même le cas d’internet en général, votre articlee est la preuve.
    Néanmoins, je ne peux vous laisser critiquer autant la société. Certes, elle a de mauvais côtés, mais elle en a aussi de bons, et c’est en cela que les français sont a la masse, ne voyant que le négatif, et ne s’intéressant pas au positif, pourtant flagrant.

    Pour le reste, je rejoins So666 qui a à peu près tout dit.

    Bonne journée

  • nicogiraud
    janvier 8, 2014

    Votre compte twitter affiche 8000 inconstants et lapidaires tweets, lus par 53000 abonnés nombrilistes.

  • Jérémie Clevy
    janvier 20, 2014

    Bonjour

    Article intéressant, mais trop long pour être lu sur mon portable !
    (ok, je blague)

    Vous mêlez deux choses qui n’ont rien à voir :
    – l’associabilité croissante (« tu marches tel un robot dans les couloirs du métro / les gens ne te touchent pas, faut faire le premier pas ») avec l’apparition du fil à la patte permanent.
    – la nostalgie de la presse d’autrefois.

    Je suis 100% d’accord sur le premier constat et 0% sur le second. La bonne presse d’aujourd’hui est meilleure que par le passé. Elle a des infographies dynamique, de la data, de la vidéo sous tous les angles pour rendre compte du monde. Elle n’a pas perdu en intelligence, elle a gagé en diversité d’outils.

    Mais charge aux humains de 2014 d’arrêter d’être rivés en permanence sur leurs écrans et de vivre IRL (in real life).

    Bonne journée,
    Jérémie