Pourquoi le pari de Demorand était perdu d’avance

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Ce n’est pas un journal, c’est une crypte. Ce n’est pas une entreprise de presse comme les autres, c’est un Ovni détenu en quasi copropriété par ses journalistes, qui se réclament tous de son Histoire. C’est un journal où les greffes externes n’ont jamais pu prendre. Et où même son fondateur et figure tutélaire, Serge July, dû faire un jour ses paquets, après que quelques-uns des fondamentalistes de ce titre, né à la fin des années 70, aient décrété son exil.
Ainsi va Libération, dont Nicolas Demorand vient de claquer la porte, lentement poussé vers la sortie par une rédaction qui n’a jamais accepté sa nomination. Non pas en vertu de qualités qu’il n’auraient pas eu pour diriger un quotidien, mais en raison de son ADN: celui d’un journaliste qui n’a jamais appartenu à la famille.
Et c’est ainsi depuis la création de ce titre, qui n’a jamais accepté l’étranger. A l’image de Laurent Joffrin, qui connut également des heures difficiles, avant de quitter l’immeuble de la rue Béranger pour les terres plus paisibles du Nouvel Observateur.

Lors des quelques échanges que j’ai eu avec Nicolas Demorand, ces derniers mois, je me souviens l’avoir entendu me dire que bien que patron de ce quotidien, il n’avait aucune prise sur un certain nombre de ses rubriques: de véritables enclaves autogérées, dont il ne franchisait même pas le seuil.

Je me souviens également avoir pris un jour l’ascenseur à ses  côtés pour rejoindre ses bureaux: personne dans l’habitacle ne répondit à son «  bonjour » et le trajet se fit au son d’une Carmagnole que je devinais dans les regards si avenants des journalistes qui nous accompagnaient: Etouffant. De simples détails qui forgent le climat d’une entreprise de presse arrimée à une indépendance farouchement revendiquée et défendue. Mais qui tend aujourd’hui la sébile, en demandant l’aide de l’Etat. Ce qui n’est pas le dernier paradoxe de cette maison.
Le plus extraordinaire dans le carambolage annoncé de ce journal, qui est aujourd’hui en danger de mort, c’est que ses occupants semblent incapables de la plus petite remise en cause : au nom même justement de l’histoire de ce journal, dont le « Libé » d’aujourd’hui n’est pourtant qu’un ersatz, on préfèrera sombrer que de se réformer.
Lecteur de Libération depuis son premier numéro, -journal que j’achète chaque matin, au nom d’une forme de nostalgie un peu conne-, j’ai encore en tête ses couvertures chocs: quand ce journal fixait le tempo et secouait la société française toute entière. Or il ne reste rien de ce «Libé» des années 80 que ses descendants se sont appropriés, sans s’apercevoir que la magie et le talent avaient disparu:  qu’ils n’arrivaient pas à la cheville de ses fondateurs. Sous la croute d’un journalisme propret et sans surprises, quelques vestiges parfois: une fulgurance, un bon titre, quelques lignes ciselées…Puis, rien: ce journal que l’on dévorait hier n’a pas vu la machine internet débouler. Et l’information qu’il fabrique n’est plus que le prolongement de ce que les sites d’infos dispensent chaque jour. Convaincue que la puissance de la marque suffit à les protéger et que celle-ci a encore une résonnance dans ce pays, – belle illusion,- l’équipe de «Libé » ne voit pas le sol peu à peu se dérober sous ses pas. C’est Fort Chabrol
Je fus de ceux qui vécurent la disparition du Matin de Paris, en 1988. Gonflés d’orgueil, sentencieux, arrogants, boursoufflés de nous-mêmes, nous avions le sentiment, à l’époque, de composer la plus belle rédaction de France. Créé en 1979 par Claude Perdriel, qui m’avait embauché, lancé sur les fonts baptismaux de l’élection de François Mitterrand, que nous avions accompagné et soutenu dans sa conquête, ce quotidien était un joyau à son lancement. Il y régnait, comme aux plus heures de Libération, à sa naissance, une atmosphère d’exaltation quotidienne. Chaque jour était l’occasion de réunions de rédaction galvanisantes. Et une fois en kiosque, ce journal, véritable bible de la gauche intellectuelle, s’arrachait.
Puis Libération et ses capitaines ont déboulé la fleur au fusil, avec Sartre à la poupe. Le Matin de Paris s’est embourgeoisé, puis banalisé. Et Claude Perdriel a fini par se retirer. Personne à l’époque n’a vu le danger. Fort de nos certitudes, nous vivions toujours sur le passé : l’ADN….Atteint de cécité, nous portions l’histoire de ce journal en bandoulière, fiers comme Pierre Lazareff. Notre outrecuidance nous faisait ignorer la réalité: car nous étions « Le Matin de Paris », un journal éternel.
La suite fut d’une tristesse sans fin: ayant perdu son âme et ses plus belles plumes, ce quotidien mit un jour la clé sous la porte, avant que son dernier carré, dont je fus, ne prenne les chemins de l’ANPE. Nous n’avons jamais compris, ni accepté, ce qui nous arrivait. Et avions accusé, à l’époque, François Mitterrand et son cabinet, d’avoir abandonné, puis sabordé,  ce journal, en raison de son soutien à Michel Rocard.
Or la vérité était bien plus simple et cruelle: nous avions tout simplement oublié que ce journal était d’abord une entreprise de presse installé sur un marché concurrentiel, dont il aurait fallu oblitérer le passé. Péché d’orgueil ? Bien plus encore.

  
Du Matin à Libé…Philippe Gavi, qui a toute la légitimité pour revendiquer l’ADN de ce dernier, dont il fut l’un des créateurs, a parfaitement résumé la crise qui frappe aujourd’hui ce titre. De manière clinique et avec beaucoup de lucidité. Or, l’on ne peut hélas que partager son constat : Libération est sur une bien triste pente. Et le départ de Nicolas Demorand, un bien mauvais signal.

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