Canal+ 30 ans après: que reste-t-il du mythe?

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Canal+ a 30 ans. Et chacun glose depuis quelques jours sur « l’esprit » disparu d’une chaine symbole avant l’heure d’une forme de culture «Bobo». « Canal » a 30 ans et chacun y va de son couplet nostalgique, quand cette chaîne incarnait une télévision débridée, décomplexée, démystifiée, emmenée par des dirigeants libertaires, vivant pour certains d’entre eux entre les lignes. Tout cela avant que les formatages des années 2000 et le repli sur soi d’une société française sous neuroleptique ne vitrifient un paysage télé en  rade. Canal+ a 30 ans et chacun regarde avec jubilation les rétrospectives de cette chaîne, comme si cette immense jamborée scout était la traduction cathodique d’une époque à jamais révolue. Recroquevillée sur ses peurs, la société française a accouché d’Eric Zemmour et de BFM TV, quand les années 80 et Canal+ la déridaient avec Nulle part ailleurs et Philippe Gildas et nous infusait on ne sait quel euphorisant ou anesthésiant.
Ce furent également « les années fric », quand l’argent coulait à flot dans les pipelines d’un paysage télé, où Canal+ ressemblait à un fourgon de la Brink’s et certains de ses dirigeants historiques à une bande de braqueurs. Et quel indécent âge d’or ! La presse n’eut pas à s’en plaindre qui profita du système, jusqu’à en être pris de vertige. Votre serviteur se souvient avoir été emmené à la fin des années 80 par Canal+, en compagnie de quelques confrères en lévitation, à New York, sur les lieux d’un tournage d’une improbable série télé américaine: vol en business-class, hôtel 5 étoiles sur la Cinquième avenue, limousines au bas du palace… Alain de Greef, alors  patron des programmes, qui nous avait rejoint en Concorde, disposait quant à lui d’une suite à l’année dans ce modeste établissement. Sans Canal+, également, je n’aurai pas connu la magnificence des barrières de coraux australiens où je fis, là encore avec quelques autres escrocs de la profession, un séjour de huit jours pour les besoins d’un vague documentaire sur les requins tourné par la chaine cryptée : des squales dont nous ne vîmes pas l’ombre d’un aileron.
C’est l’époque où le patron de la chaîne, Pierre Lescure, – aujourd’hui à la tête du Festival de Cannes-, vous recevait dans son bureau en fin d’après-midi autour d’un grand cru de Bordeaux et de quelques zakouskis venus de chez Fauchon. Et qu’il dissertait sur ses emplettes prochaines de l’autre côté de l’Atlantique où Canal+, qui voulait rivaliser avec Hollywood, se fit balader, se vit escroquer, joliment plumer.  C’est l’époque toujours où, cornaqués par J2M et ses rêves de grandeur, les cadres dirigeants de cette maison jouaient au meccano : je me souviens d’un certain Alex Berger, que Pierre Lescure par amitié avait bombardé éclaireur en chef, émoluments matelassés à l’appui. Installé à deux pas de ses bureaux, cet amateur éclairé me fit un jour un topo qui se voulait ébouriffant, bien que  truffé d’anglicismes, sur les ambitions de Canal+ « over the world », auquel je ne compris RIEN. Cette comète, comme tant d’autres, – dont le sénateur UMP, fidèle de Nicolas Sarkozy, Pierre Charon, qui y fit également escale-, disparut un jour sans crier gare. D’autres cadres dirigeants s’évanouirent dans la nature harnachés à un joli parachute : l’un d’entre eux, dont je ne tairai le nom par charité, vit une vie de nabab loin de Paris.
Je pourrai continuer des heures entières, ayant accompagné cette génération à nulle autre pareille depuis le 4 novembre 1984. Comme beaucoup je fus fasciné. Comme beaucoup je participai à l’édification d’une success-story souvent en trompe-l’œil. Et comme beaucoup, je fus atterré. Par cette démesure, par cette folie qui régnait à tous les étages, par cet argent devenu monnaie de singe avec la crise de 2001 qui faillit balayer cette maison. Comme beaucoup de mes confrères, enfin, parce que lobotomisé ou marabouté, je succombai sans recul, ni discernement, à cette « mode Canal » qui fit qu’un métier tout entier, fait de pique-assiettes, de quémandeurs de tous poil, de courtisans à plat-ventre, fit le tapin aux portes de ce mausolée ou casino, qui clinquait alors de mille feux. Il faudra l’effondrement du modèle, le naufrage de Jean-Marie Messier et la prise de pouvoir d’un pompier habile, Bertrand Méheut, pour que se referme  ce livre et que s’écrive une autre histoire.
Si je devais garder une seule image de ces trente années, je la résumerai à un sourire cardinalesque et à un visage, – un seul : celui d’André Rousselet. Figure tutélaire de cette chaîne dont il fut le créateur, ce grand serviteur de l’Etat, exécuteur testamentaire de François Mitterrand, restera l’icône discrète d’une maison qui lui doit tout. André Rousselet, auquel les salariés de Canal + manifestèrent une dévotion confite, fut un visionnaire et un PDG hors norme. D’une stature peu commune et d’un charme irrésistible, il est sans hésitation le seul dirigeant de chaîne et responsable politique, – exception faite de François Mitterrand-, que j’ai eu à approcher avec componction. Non pas pour le poste qu’il occupa, mais pour ce qu’il irradiait : une autorité tranchante et naturelle, une vélocité intellectuelle subjuguant, ajoutées à une élégance toute racée. Il fallait lui rendre cet hommage.

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1 Comment
  • mapiff
    novembre 4, 2014

    « Je participa », « je succomba » : 30 ans de journalisme médiatique pour Renaud Revel. Que reste-t’il chez ces gens de l’écrit de l’orthographe et de la conjugaison?