Disparition du père de Canal+, André Rousselet: la mort d’un seigneur

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André Rousselet, qui vient de disparaitre à l’âge de 93 ans, restera sans nul doute la personnalité la plus forte que l’audiovisuel français ait connue depuis l’éclatement de l’ORTF, en 1974. Egalement un homme, exécuteur testamentaire de François Mitterrand et fidèle d’entre les fidèles de l’ancien locataire de l’Elysée, à qui l’on doit non seulement la création de Canal+, mais quelques-unes des réformes les plus importantes qu’a connu le paysage audiovisuel de ces 40 dernières années. Car il est le directeur de cabinet de François Mitterrand quand la gauche décide en juillet 1982 de la création des «radios libres» et de la libéralisation des ondes: André Rousselet est celui qui impulsera à l’Elysée ce qui reste, au début des années 80, l’initiative la plus emblématique qu’un gouvernement ait engagée.

Ce seigneur, doué d’une autorité incontestée et d’une intelligence qui en imposait, crée Canal+ en 1984. Tout le monde a oublié combien ce projet sembla fou à l’époque : l’idée même du lancement d’une chaine de télévision à péage, dans un univers dont l’ADN était alors la gratuité, fut accueillie par un vent de scepticisme et d’hostilité. Y compris au sein du gouvernement de l’époque, où Laurent Fabius, alors Premier ministre, fera tout pour tuer Canal Plus, (ainsi orthographié à sa création), avant que François Mitterrand ne la sauve de la noyade, et son timonier avec, en février 1985.

André Rousselet avait une qualité première: il savait s’entourer. Cet ancien préfet, à la fois extrêmement charmeur et abrasif, selon les jours, ne connait rien à la télévision quand il se lance dans la création de « Canal ». Aussi, ira-t-il chercher une génération culottée, capable de toutes les subversions, pour asseoir son aventure: Alain de Greef, Pierre Lescure, Philippe Gildas, Michel Denisot, Antoine de Causnes, Charles Biétry…des journalistes et saltimbanques qu’il encadre de géomètres, les meilleurs là-encore, au premier rang desquels deux hommes, René Bonell (pour le cinéma) et Marc Tessier (à la direction générale).

Dans ses bureaux aux pieds de la Seine, André Rousselet se lance alors dans la plus belle aventure qui soit. C’est tout un métier, toute une profession, qui converge en procession, la mine mendiante, vers cette cathédrale, à la tête de laquelle règne un pape aussi craint que respecté. Rousselet en son Vatican ? Quel spectacle que cet homme solidement installé à la tête d’une entreprise dont il va faire un joyau et une puissance. Pénétrer dans son antre, au septième étage de Canal+, comme j’ai pu le faire des dizaines de fois, c’était l’assurance d’un moment d’exception. Car André Rousselet était d’une vélocité rare. Précis, brillant, incisif, caustique et assassin à la fois, cet homme d’une courtoisie exemplaire était d’abord une lame capable, intellectuellement, de triples-saltos d’un niveau époustouflant. En 30 ans de métier, je le confesse avec émotion, je n’ai jamais rencontré un seul dirigeant de chaine ou de groupe qui lui arrive à la cheville. Rousselet n’avait pas vécu dans le sillage et le premier cercle  de François Mitterrand, dont il fut l’ombre portée dans les médias et pas seulement, par hasard. Il était tout simplement  de ces capitaines d’industrie qui font l’histoire.

Depuis quelques années, sa santé déclinante, il s’était retiré dans ses bureaux de l’avenue Georges V, à Paris, où de rares pèlerins, qui avaient fréquenté son église, venaient encore lui baiser l’anneau. Malgré la fatigue et les années, il avait accordé durant des mois à deux de mes confrères, Philippe Kieffer et Marie-Eve Chamard, une très longue série d’interviews : ses mémoires. Publié au début de cette année, A mi-parcours, un pavé de quelques 700 pages, est un formidable ouvrage. C’est l’histoire d’une vie et le récit d’un destin. Prodigieux.

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1 Comment
  • Fanny Cazals
    juin 1, 2016

    Texte remarquable, retraçant de façon précise, concise et ciselée l’aventure audiovisuelle d’A.R.