Aude Lancelin virée de L’Obs: Le procès en sorcellerie d’une journaliste sacrifiée sur l’autel du cynisme

Lancelin

 

 

L’histoire rocambolesque du licenciement, pour motifs politique, de la directrice adjointe de  l‘Obs,  Aude Lancelin, est non seulement un cas d’espèce rarissime, en France, mais également un concentré édifiant de toutes les turpitudes d’une presse écrite à l’agonie, où le cynisme, les petites lâchetés, les calculs d’apothicaire, les compromissions de bas étages, les renoncements et la peur, règnent en maître.

Figure de la rédaction d’un journal cédé par son fondateur, Claude Perdriel, au Groupe Le Monde, Aude Lancelin a appris son éviction le 20 mai dernier, après que le directeur de l’hebdomadaire, Matthieu Croissandeau, ait instruit un procès en sorcellerie affligeant, digne des heures les plus indignes du maccarthysme. Confronté depuis des mois à de profondes difficultés, l’Obs, – qui a vu ses ventes piquer du nez et ses recettes s’affaisser, à l’instar de la plupart des titres de la presse française, subit une crise qu’il convient de qualifier de structurelle. Et ce même si la qualité de cet hebdomadaire, saigné à blanc par son nouveau propriétaire, s’est très nettement dégradée, par ailleurs.

Poussées vers la sortie, les quelques dernières et grandes signatures de ce titre laissent derrière elles une équipe clairsemée, que les actionnaires du Monde tisonnent à loisir. C’est dans ce climat étouffant qu’à la mi-mai, Matthieu Croissandeau décide de débarquer de leurs postes ses deux principaux adjoints, Pascal Riché et Aude Lancelin, cette dernière étant quant à elle destinée à prendre tout simplement la porte. La raison invoquée ? Des divergences éditoriales, mais également des prises de position inacceptables, – une dérive de type «mélanchoniste », entend-on même-,  qui seraient non seulement en contradiction avec la ligne du journal, mais également un facteur d’affaiblissement de ce dernier.

Dans les coursives de l’Obs, on croit rêver. Une motion de défiance, balayée d’un revers de main par les actionnaires du Monde, est votée contre Matthieu Croissandeau. Les journalistes dénoncent un délit d’opinion et l’éviction d’une journaliste, bouc-émissaire, qui se serait indûment écartée de la ligne : celle, sociale-démocrate, fixée par Claude Perdriel et incarnée aujourd’hui par Jean Daniel. Cette autre figure tutélaire prend alors la plume pour mieux enfoncer sa consœur, d’une main de velours. On peut y lire, notamment : «Aujourd’hui, je me dois de vous rappeler que du fait des avis  du Conseil de Surveillance, et en dépit de la légalité que vous avez respectée en vous prononçant majoritairement contre le directeur, oui je veux vous rappeler  qu’il faut donner sa chance à Matthieu Croissandeau qui avec son équipe, c’est à dire avec vous et avec nous, vient de publier l’un de nos meilleurs numéros. Je ne vous demande pas de relâcher votre vigilance, mais de l’épauler attentivement. Ce conseil est valable pour tout le monde. Ce n’est pas, en effet, parce que je proteste  avec vous et comme vous contre l’humiliation qu’elle a subit que je peux oublier que mon amie Aude Lancelin ne s’est pas toujours souciée de la façon dont j’avais fondé ce journal. En tout cas il ne suffit plus que vous la souteniez pour trouver une issue à notre situation ».

Ainsi exécutée, Aude Lancelin perd son dernier soutien. Le 25 mai, Libération publie dans ses colonnes une tribune signée par une brochette de personnalités qui dénoncent alors une « opération de police intellectuelle ». Le texte est sans ambages: « À l’état d’urgence, à la déchéance de la nationalité, au 49.3, il manquait encore une vilenie pour achever le quinquennat, et la voici  : la presse aux ordres. À un an de la présidentielle, le premier hebdomadaire de la gauche française, L’Obs, a brutalement décidé d’engager une procédure de licenciement à l’égard de sa numéro 2, Aude Lancelin. On a du mal à croire que les raisons de cette éviction puissent revêtir un caractère « managérial », comme s’obstine à le soutenir curieusement la direction du journal. On lit, en effet, dans la presse qu’il y aurait eu un conflit entre la prétendue ligne de M. Croissandeau, dite « de toutes les gauches », et celle d’Aude Lancelin que certains ont voulu mensongèrement réduire à la « gauche de la gauche ». Il suffit de lire les éditoriaux dudit directeur de la rédaction pour s’apercevoir que « toutes les gauches », ce sont, en fait, les seules « gauches » de Hollande, Valls et Macron…Nous autres savons très bien, au contraire, que l’un des seuls lieux réellement ouverts à toutes les gauches dans ce journal était précisément les pages dédiées aux idées, aux interventions intellectuelles, aux débats, dont Aude Lancelin avait plus particulièrement la charge ». Tout est dit.

Soutenu par ses actionnaires, Matthieu Croissandeau, qui a pour feuille de route de redresser un titre brinquebalé, se retrouve aujourd’hui dans une position peu enviable : celle d’un patron de journal qui sacrifie l’un de ses fusibles, avec la bénédiction d’un actionnaire décidé à mettre l’Obs au pas. Et dans le bon sens de la marche, à un an de l’élection présidentielle. C’est-à dire celle d’une ligne idéologiquement fixée par le trio BNP (Bergé-Niel-Pigasse) : un attelage qui entend mettre cet hebdomadaire au service du locataire de l’Elysée et non des boutefeux de la gauche extrême.

 

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2 Comments
  • Jean
    juin 7, 2016

    Et bien moi je résilie mon abonnement et bien entendu je leur en donne la raison.

  • J.F Launay
    juin 7, 2016

    « un procès en sorcellerie affligeant, digne des heures les plus indignes du maccarthysme » : tout ce qui est excessif est insignifiant… Par ailleurs, prétendre que L’OBS est en perdition et dire qu’il est saigné à blanc par ses propriétaires est peut-être contradictoire, car si ce canard bat de l’aile, il ne doit pas y avoir beaucoup de sang à récolter. Autrement dit, L’OBS doit produire plus de déficit que de bénéfices.
    Quant à la tribune des 25, elle est tout simplement grotesque avec cet amalgame vaseux sur le 49-3 – dont on peut déplorer l’usage mais qui n’est quand même un article d’une constitution totalitaire – avec le limogeage d’une journaliste d’un hebdo en affirmant qu’il est aux ordres de l’Elysée.
    Que L’OBS soit globalement de sensibilité social-démocrate est un fait, comme Le Point est assez nettement marqué LR et L’Express, disons, centre-droit. A-t-on reproché à Marianne d’avoir viré Domenach car trop soial-démocrate à leur goût. Je n’ai en tout cas pas vu de tribune dans Libé là-dessus. Et imagine-t-on un anti-communiste primaire à l’Huma ou un athée affirmé à La Croix.