Ces « photos de la honte » qui posent question

Omran Daqneesh, 5 ans.

Une poupée de boue et de poussière figée dans une gangue de souffrance. Deux billes immobiles fixant l’objectif. Et dans le regard d’Omran Daqneesh, toute la sidération et le malheur d’un enfant de 5 ans sorti des décombres d’une maison bombardée et éventrée dans un quartier d’Alep en Syrie. Cette photo qui fait depuis hier le tour du globe a déclenché une vague d’émotion, bouleversé l’opinion.  Elle rappelle cette autre «photo de la honte », celle de cet enfant découvert mort en septembre 2015 sur une plage turque et dont le spectacle de la dépouille avait ému la communauté internationale. « Il y a urgence à agir » avait immédiatement réagi Manuel Valls. A l’unisson, les principaux dirigeants européens s’étaient alors mobilisés. Surfant sur l’émotion de l’opinion, ils avaient clamé leur intention, la main sur le cœur, de prendre à bras-le-corps la question des migrants, avant que celle-ci ne s’enlise dans les méandres de la géopolitique. Et que le cliché de la dépouille d’Aylan Kuri ne regagne les oubliettes de l’histoire et les photothèques de bibliophiles.

 

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 Autre lieu, autre époque. Signée Nick UT, la photo de la petite fille « au napalm », prise le 8 Juin 1972 à Trang Bang durant la guerre du Vietnam, a fait également le tour du monde. Elle a suscité un monceau d’interprétations et de commentaires. Attribué par la presse dans un premier temps aux américains, ce bombardement s’est révélé une opération des forces sud-vietnamiennes. Autre allégation à laquelle les historiens ont rapidement tordu le cou à l’époque: ce cliché rentré dans l’histoire n’eut aucune incidence sur le cours de cette guerre, les américains à cette date ayant intégré que leur retrait du Vietnam devenait inéluctable, qu’une débâcle se dessinait. Les coulisses de cette photo sont connus. Travaillée en post- production par les laborantins d’Associated Press, elle fut nettoyée de quelques éléments parasitant. Excentrée dans la réalité sur le bord de cette route, la jeune fille fut recentrée au milieu de celle-ci, de manière à théâtraliser l’instant. Bien plus clair que sur le cliché, le ciel et l’horizon furent assombris par un travail en chambre noire: d’épaisses fumées obscurcissant l’horizon furent rajoutées, comme si elles s’apprêtaient à envelopper celle vers qui tous les regards se portent. Plus fort : un autre reporter présent sur la scène, qui se trouvait dans le champ du photographe, à quelques mètres de la gamine, fut gommé du cliché, accentuant ainsi sa dramaturgie.

Se pose non seulement la question du parti-pris du photographe, dont on ne peut ignorer la démarche esthétique, mais également de l’impact d’un cliché forcément tributaire du contexte dans lequel il est pris. Ainsi que de la manière dont il a été travaillé, voire retouché, avant d’être restitué. Il y a toujours quelque chose de dérangeant dans l’utilisation de ces clichés qui frappent les opinions au cœur. La force qu’elles dégagent est telle que l’on s’interdit toute question. La dictature de l’émotion l’emporte sur tout le reste. Reste la détresse du sujet et ces regards qui ne mentent pas. Faut-il s’en tenir qu’à cela et oblitérer tout le reste. Pour être franc, je ne sais pas.

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