Jeff Bezos: l’homme qui ressuscite la presse américaine

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On la disait anémiée, mourante, inexorablement vouée à disparaître, dévorée par les Gafan. Et voilà que de multiples signaux donnent à penser que la presse américaine renaît spectaculairement de ses cendres. Ainsi trois ans après son rachat pour 250 millions de dollars (237,6 millions d’euros) par le fondateur d’Amazon, Jeff Bezos, le Washington Post, l’un des symboles de la presse écrite américaine, affiche non seulement des résultats bénéficiaires, mais des perspectives  de développements rutilantes, inimaginables il y a encore deux ans. Si l’on en croit en effet ses dirigeants, à travers un memo largement diffusé, Le Washington Post finira une nouvelle fois l’année, comme en 2016, avec une forte croissance  et à l’horizon 2018, des bénéfices encore plus  flatteurs.

 

Plusieurs raisons expliquent ce renversement de tendance spectaculaire.  

 

L’investissement dans les contenus, d’abord. Jeff Bezos l’a immédiatement saisi. Une rédaction solide, composée d’éléments de talents et en nombre : voilà la première clé. Le choix de recruter une soixantaine de journalistes, à contre-courant de la tendance de la presse à travers le monde, où l’on résonne  plus qu’en termes de réductions de coûts  et d’effectifs, s’est révélé  payant. 700 journalistes composent aujourd’hui sa rédaction, quand des quotidiens comme Le Figaro, Le Parisien ou Libération, en France, en dénombrent moins de 300 à eux trois réunis. Un news magazine comme l’Express, dont je fus, affiche aujourd’hui, pour sa version print, une petite cinquantaine de rédacteurs, quand ils étaient 180 il y a vingt ans. Cet investissement dans la matière grise témoigne de la foi du propriétaire d’Amazon dans la valeur toute simple des contenus. A un moment où le leader mondial du commerce en ligne investit dans le cinéma, la musique et les séries, Bezos applique la même stratégie pour un média dont le modèle économique repose sur l’expérience et le savoir-faire de journalistes judicieusement recrutés. Ainsi que sur la mise en place d’outils innovants qui  révolutionnent cette industrie. Ce sont des outils de gestion de contenus ultra-modernes qu’il commercialise auprès de titres concurrents. Tel que le Los Angeles Times. Bilan pour 2016 : 100 millions de dollars de chiffre d’affaires, avec des marges comprises entre 60 % et  80 %.

 

 

 

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Un saut technologique, ensuite.

 

Quand Jeff Bezos, patron d’Amazon, rachète le journal en 2013, il prend l’engagement d’une révolution technologique. Il recrute une armée de jeunes ingénieurs auxquels il donne la mission d’imaginer un logiciel qui permette à l’ensemble des supports du titre – site internet, application mobile, version papier, réseaux sociaux – de diffuser un même contenu avec la même approche visuelle et le même environnement technologique : du quatre en un d’une grande efficacité. Unité de forme : ce logiciel offre plus d’agilité et de rapidité grâce à des maquettes très flexibles, dont le design est proche du produit final que voit le lecteur sur le site ou ailleurs. Sur Facebook, Twitter ou en kiosque.

Au fil des mois, l’équipe d’ingénieurs y ajoute d’autres composants : un outil de planification pour la rédaction permettant de créer et d’assigner des tâches, tout en surveillant leur réalisation, un logiciel pour jouer avec différents titres et photos en temps réel. Ou encore une fonctionnalité adaptant les recommandations et le ciblage publicitaire en fonction de ce que lit le lecteur.

Ce nouveau système a joué un rôle important dans le rebond du quotidien, au point qu’il  a vu son audience en ligne doubler en deux ans, pour atteindre 100 millions de visiteurs uniques.

 

Ces nouveaux outils, Jeff Bezos les commercialise depuis.  Une nouvelle filiale, baptisée « Arc Publishing « , vend ce logiciel, moyennant un abonnement mensuel. Une histoire qui n’est pas sans rappeler celle d’Amazon Web Services: l’entreprise d’e-commerce avait d’abord construit des infrastructures informatiques pour répondre à ses propres besoins, avant de les louer à d’autres sociétés, devenant en quelques années le géant du cloud que l’on sait.

Publiant 1.200 articles par jour, le Washington Post a pu concevoir une masse de données et de contenus commercialisés à très grande échelle. Tronc,  troisième plus gros éditeur de journaux aux Etats-Unis, avec une centaine de titres à son actif, a été son premier gros client. Parmi eux, le  Los Angeles Times, qui a commencé à utiliser le nouveau logiciel, avant un prochain déploiement au « Chicago Tribune », puis dans les autres titres du groupe.

Depuis, la signature du premier contrat il y a deux ans, cette innovation  a convaincu une douzaine de clients de plus petite taille : des sites d’information locaux en Alaska et dans l’Oregon, deux journaux canadiens (le « Globe » et le « Mail « ), ou encore Infobae, un site d’information argentin, dont l’audience a augmenté de 50 % dans les neuf mois qui ont suivi l’installation de ce nouveau logiciel.

Voici donc Bezos en avance de plusieurs décennies au sein d’une industrie restée à l’âge de pierre de ce côté-ci de l’Atlantique. Et où seul le Monde – dont il convient de saluer le retour à l’équilibre depuis deux ans- semble imaginer son futur en regardant du côté des Etats-Unis et de Jeff Bezos.

 

Il suffit d’évoquer le sujet  avec Xavier Niel (actionnaire de référence du quotidien français), ce que j’ai fait récemment, pour comprendre que ces deux hommes parlent le même langage et du même or noir valeur: les contenus.

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2 Comments
  • Inard
    novembre 1, 2017

    Je rêve que ce genre d’idée se produise dans Notre Belle France, je ne désespère pas j’ai confiance au Génie de mes compatriotes. Allons Enfants etc……

  • Hérondart Jean
    novembre 8, 2017

    On peut imaginer que Mr Niel avec ses équipe de développeurs pourrait réaliser un projet similaire ou que des start-upers français bien conseillés relèveraient le défi de Mr Bezos. Merci Mr Revel pour cet article.