2017: des médias sous pressions et dans un climat de suspicions

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Menaces sur l’info…L’Observatoire de la déontologie de l’information vient de publier un rapport relativement alarmiste sur les conditions d’exercice du métier. Et sur les innombrables dérives qui illustrent le lent déclin d’un grand nombre de médias embarqués dans la course  à l’audience. En voici de brefs extraits.     

    

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Les « fake news »

Phénomène ancien qui a pris récemment une ampleur inédite, les « fake news » constituent un défi pour les médias et les journalistes. Comment faire entendre une voix « autorisée » dans le brouhaha informationnel généralisé ? Bien évidemment en cultivant les usages professionnels et la déontologie : la vérification, le croisement des sources, la contextualisation, la confrontation des points de vue, le respect de la vie privée et de la dignité des personnes, l’indépendance d’esprit, etc. sont les clefs d’une information plus sûre et plus fiable. On voit mal ce qu’un texte anti « fake news » pourrait ajouter sans donner au juge, voire à des sociétés privées, la mission de séparer en urgence le bon grain journalistique de l’ivraie manipulatrice. D’autant, et notre rapport le souligne, que se développent des démarches et des outils visant à contrecarrer la désinformation de plus en plus massive sur les réseaux sociaux et le web

La rigueur malmenée

L’exactitude et la véracité des informations sont la première exigence du public. Le zéro défaut n’existe pas plus dans l’information que dans d’autres activités humaines. Les erreurs sur les faits, les imprécisions, les fautes dans le travail de vérification sont inévitables. Mais on observe un relâchement de la rigueur sous l’influence de débats publics virulents et très polarisés, et de la place croissante des fausses informations dans ce que le public reçoit via les réseaux sociaux.

La confusion entre les faits et les opinions est fréquente, tandis que (presque) toutes les opinions sont placées sur le même plan. A cela s’ajoute la confusion également fréquente entre animateur, chroniqueur invité et journaliste. Dans ce magma informel, le public éprouve des difficultés croissantes à se repérer. C’est aussi lié à des phénomènes comme la course de vitesse entre médias et réseaux sociaux, la confusion entre information et divertissement, le glissement vers le commentaire dans des titres, des questions posées, des lancements ou chapeaux, la présentation de chiffres, la non séparation des faits du commentaire. Ce relâchement de la rigueur contribue à nourrir l’accusation de parti pris systématique, de mensonges, de manipulation portée contre les médias. Car ce que le public pardonne de moins en moins, c’est une ligne éditoriale masquée, qui sous couvert d’une affirmation apparemment libre de certaines valeurs, agit pour ou à la remorque d’une obédience, d’une chapelle, d’un parti ou d’un homme.

Un écosystème en recomposition

Comme les années précédentes, l’ODI observe de nombreuses tentatives d’influer sur les contenus. C’est le fait d’annonceurs, via des techniques de publi-reportages ou des partenariats peu rigoureux, ce sont des interventions d’actionnaires dans les choix éditoriaux des rédactions. Mais surtout, cette période a été émaillée d’incidents entre hommes politiques et journalistes, les premiers cherchant de plus en plus à se passer des seconds pour diffuser leurs messages formatés à leur seule convenance, ou se livrant à un média bashingpour se dégager d’informations les mettant en cause ou ne leur convenant pas, au risque d’affaiblir la démocratie dont la liberté d’informer et d’être informé est un des piliers. Le plus préoccupant est sans doute que ces tendances se soient prolongées une fois la fièvre des scrutins retombée.

Quand la course à l’audience conduit à des dérapages

La dénonciation du harcèlement sexuel, sur les réseaux sociaux puis dans des enquêtes menées par des médias fait partie des faits marquants de l’année 2017. Il est important que les journalistes respectent la parole des victimes et s’appuient sur des éléments d’enquête reposant sur des faits, que les deux parties puissent exprimer leur point de vue, afin de respecter la présomption d’innocence, et que l’article ou l’émission n’incrimine pas à charge. Dans le même registre, la stigmatisation et les stéréotypes demeurent trop fréquents et doivent faire l’objet d’un travail des rédactions sur leurs pratiques.

Lutter contre les manipulations de l’information

Observateur des pratiques déontologiques, l’ODI souligne évidement ce qui pose problème, mais ne conclut pas que tout va mal. Tous les jours, les médias et leurs journalistes, en local comme au national, permettent à des millions de citoyens de s’informer en menant un travail rigoureux. Mais ces citoyens sont démunis lorsque la déontologie de l’information leur paraît bafouée. C’est pourquoi l’ODI appelle à une réflexion collective pouvant déboucher sur la création d’un Conseil de déontologie journalistique indépendant que le public pourrait saisir en cas de manquements à la déontologie. Ce conseil de déontologie aurait avant tout un rôle pédagogique. Il serait composé à la fois de journalistes, des entreprises d’information et de représentants du public. Cette instance tripartite ne serait pas un tribunal. Elle n’aurait pas pour mission de sanctionner. Mais de réguler une profession qui a besoin d’être indépendante des pouvoirs politiques et judiciaires pour préserver le bon fonctionnement de la démocratie.

 

2017, une année fertile en médias auto-proclamés

Plus d’un candidat (celui de la France Insoumise, celui d’En Marche) ont claironné leur intention de créer leur propre média, à l’instar, finalement, des entreprises. Celles-ci sont de plus en plus nombreuses à créer outre leurs sites web, des comptes sur les réseaux sociaux qu’elles alimentent en contenus. Dans le même temps, elles réduisent drastiquement leurs services et budgets « presse » pour se focaliser sur les réseaux sociaux, les blogs et les sites web qu’elles administrent plus ou moins directement et vers lesquels elles renvoient. L’objectif est à terme de court-circuiter les médias pour totalement contrôler le message. Distinguer média d’information et média de divertissement ou de communication est au menu, si ce n’est législatif au moins normatif, des mois à venir, avec par exemple le projet de certification porté par RSF. De même, la qualité de journaliste, cheville ouvrière d’une information digne de ce nom, est sur la sellette. Il s’agit également de mieux différencier les contenus diffusés, pour lever toute ambiguïté quant à leur caractère soit d’information factuelle soit de commentaire soit de propagande commerciale ou politique. Ce qui est en jeu ce sont bien les conditions d’existence d’un véritable contre-pouvoir, au sens où le posait un arrêt de la Cour Suprême des Etats-Unis du 30 juin 1917 cité dans le dernier film de Steven Spielberg, Pentagon Papers : « la presse est au service des gouvernés, pas des gouvernants ». Actualisé, s’y ajouterait : ni au service des puissances économiques, propriétaires des médias compris.

 

 

 

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Relations aux sources 2017, le temps des masques

 

L’identification des sources est essentielle pour une bonne information du public. La protection d’une source est un devoir impératif pour les journalistes. Mais ces règles qui fondent la confiance entre les médias et leur public sont de plus en plus subrepticement bafouées. Les relations entre les médias et leurs sources, quand elles sont sous pression ou l’otage de conflits d’intérêts, participent au délétère « brouillage » des pistes. C’est le « temps des masques » ! L’année électorale a été émaillée d’incidents entre hommes politiques et journalistes, les premiers cherchant de plus en plus à se passer des seconds pour diffuser leurs messages formatés à leur seule convenance. Pourtant, parmi le public, beaucoup mettent dans le même sac journalistes et politiques, accusés d’ignorer leur réalité. C’est le « tous menteurs », vite prolongé par une autre idée reçue qui veut que politiques et journalistes soient dans une relation de connivence et de services rendus réciproques. Or, on a pu constater au contraire en 2017 une exacerbation des tensions. A l’approche et durant l’élection présidentielle et les élections législatives se sont multipliés des affrontements, à visages plus ou moins couverts. Ce fut particulièrement le cas des relations entre le Front National et les médias, ou plus précisément certains d’entre eux, qui se virent écartés des meetings ou parqués dans certaines parties des salles. Des accréditations discrétionnaires Dès le mois de septembre 2016, Wallerand de Saint-Just le président du groupe FN à la région Île-deFrance annonçait la couleur : l’émission de télévision « Quotidien » de Yann Barthès et Médiapart n’obtiendront aucune accréditation pour les meetings du FN pendant toute la campagne électorale. Ce parti estime en effet qu’il est en droit de choisir les journalistes et les médias aptes à informer le public sur son programme. Ainsi, lors de la soirée électorale du premier tour de l’élection présidentielle, une dizaine de médias n’ont pas obtenu d’accréditation : Libération et Le Monde ont alors décidé de boycotter cette soirée, déplorant ce que le directeur de la rédaction du Monde a qualifié à juste titre de « conception dégradée de la liberté de la presse ».

Le 1er mai 2017 Mediapart et Quotidien se sont vus encore refuser une accréditation pour le meeting de Villepinte où Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan ont pris la parole. Les 600 médias accrédités ont été parqués dans une zone de la salle où ils ne disposaient que de 60 sièges. Il leur était interdit de se déplacer pour interviewer les militants. Les sociétés de journalistes d’une trentaine de médias ont protesté en déclarant : « Il n’appartient pas à une formation politique, quelle qu’elle soit, de décider des médias habilités à exercer leur rôle démocratique dans notre société ». Faut-il rappeler que dans une démocratie, comme l’écrivent aussi bien la « Charte d’éthique professionnelle des journalistes » que la « Déclaration de Munich », « les journalistes revendiquent le libre accès à toutes les sources d’information et le droit d’enquêter librement sur tous les faits qui conditionnent la vie publique » ?

 

 

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Du gouvernement et de l’Elysée aussi…

A deux reprises, des membres du gouvernement ont manifesté leur volonté de tarir les sources d’information des médias. Début juin 2017, alors que des « fuites » ont permis aux journalistes de traiter quelques-uns des principaux points des ordonnances sur le droit du travail, la ministre a fait part de sa colère et de sa volonté de déposer plainte contre X pour « vol, violation du secret professionnel et recel ». En novembre, le ministère de la Culture annonce qu’il va porter plainte après la divulgation des principaux points d’un rapport concernant une réforme de l’audiovisuel public. Dans les deux cas, il s’agit d’abord d’identifier les sources des médias, ce que la loi du 4 janvier 2010 proscrit. Nul ne sait si ces menaces de plaintes iront à leur terme. D’autant que la protection de la confidentialité des sources des journalistes est définie par la Cour européenne des droits de l’homme comme « une condition essentielle du libre exercice du journalisme et du respect du droit du public d’être informé des questions d’intérêt général ». Mais la menace peut être suffisante pour effrayer les lanceurs d’alerte potentiels et justifier la tentation de l’autocensure dans les rédactions. Dans la même veine, en août, le président de la République dépose plainte contre un photographe pour « harcèlement et tentative d’atteinte à la vie privée ». Le journaliste est accusé de s’être introduit dans une propriété privée où le président était en villégiature. La plainte a été classée sans suite à l’automne par le parquet, l’enquête ayant conclu à l’absence d’infraction.

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