Une tempête de neige dans un verre d’imbécillité: La chronique de Philippe Gavi

par 0 No tags 0

Valparaiso, Chili, décembre 1973. Vous vous réveillez avec le sentiment que le métro de la fin du monde passe sous votre lit. Vous ouvrez la radio, la voix martiale du chef des carabiniers vous dit que le couvre feu est maintenu, il n’y a pas de souci à se faire, nous maitrisons la situation. C’est  comme ça chez les dictat tures : la police jugule les catastrophes naturelles, même ce séisme force 6 ou 7.

Décembre 2010, mercredi après midi. Vous êtes bloqué sur la route, sous la neige, piégé comme un rat, sauf que vous n’êtes pas un rat. A la radio Brice Hortefeux vous assure que vous avez la berlue, tout va bien, il n’y a pas de pagaille, la situation est sous contrôle.

Notre chef des carabiniers n’est pas le sbire d’un Pinochet ; pourtant je ne peux m’empêcher d’établir un parallèle, quant à l’absurdité épizootique du pouvoir, sa négation du réel, ses complaisances, son autophagie.

Je comprends que le ministre de l’Intérieur défende les sept flics qui viennent d’être condamnés à des peines dures pour avoir trafiqué un procès verbal.  Classique, les flics sont des couillus, leur patron doit défendre les siens, si grossière soit la bavure.

Mais qu’est-ce qui obligeait Brice Hortefeux à dire des bêtises? Rien. Il n’a pas à protéger le Temps, la neige n’est pas un de ses justiciables. Il aurait dit que ça allait mal, qu’il  comprenait le désarroi, ça n’aurait pas posé problème. S’il entendait innocenter ses services,  dépassés, mal dirigés, ses bravos sont aussi intelligents que jurer sur la tête de sa mère qu’un mec n’a pas eu d’accident alors que la voiture est dans le fossé. Il y a pire hypothèse : il croyait à ce qu’il disait. Cet hyper flic, figure symbolique de l’Ordre, nous rabat les oreilles sur la vigilance, la sécurité, la chasse aux délinquants, il a de grandes oreilles, et veut être informé de tout,  met des caméras partout, qui ne rateront pas un automobiliste roulant quelques kilomètres au dessus du seuil autorisé, et il n’est même pas foutu d’être tenu au courant quand  ledit automobiliste est bloqué sur la route au seuil zéro, zéro degré, zéro kilomètre/h, zéro information.

Les heures avançant, le scénario a viré au burlesque ; lequel est toujours tragique. Interpellé par les médias,  Hortefeux dégage en touche : c’est la faute à Météo France. Comme un enfant qui nie une faute évidente. Sauf qu’on est en France, nos médias sont libres, et espiègles. Ils ont ressorti tous les avertissements de Météo France depuis la veille au soir. Qui infirmaient totalement la version fantaisiste, pour ne pas dire fantasmatique, du ministre. Le soir, sur M6, un sondage en ligne, a pu nous faire mesurer combien son message a été reçu comme il le méritait: plus de 60 % des Français estiment que Hortefeux est un crétin. Ils ne l’ont pas dit ainsi, mais ça revient au même. Pour une fois Météo France, dont les experts se sont défendus vigoureusement, biscuits à l’appui, est devenu sympathique.

On serait dans l’anecdote si la logique jugulaire de Brice Hortefeux n’était pas apparentée à un mode d’exercice du pouvoir perverti qui fait dissimuler des crimes, des erreurs, des bavures, qui fait mentir, qui fait soutenir des coquins d’amis, qui fait que, malgré tous les avertissements, plus rouges que orange, le Médiator a été laissé en vente, remboursé par la Sécu, pendant prés de dix ans parce que le légionné d’honneur monsieur Servier et ses laboratoires ont de l’entregent, qui rime avec argent..

Cette  pathologie du pouvoir, dans le cas présent plus imbécile que corrompu, a amené Fillon en personne à défendre son ministre. « Météo France n’avait pas prévu cet épisode neigeux, en tout cas pas son intensité »  Buté, en plus. En ce qui me concerne, Fillon a perdu toute crédibilité.

Hortefeux étant un ami du Président, le premier Ministre a-t-il voulu faire de la lèche ? Auquel cas, il a de la neige sur ses écrans. Son soutien ridicule à ce qui n’était pas soutenable a amené Nicolas Sarkozy, depuis Moscou, c’est dire, à ramener la raison, avec une ironie digne de Coluche, manière de se payer la gueule de Fillon: « Ce que nous allons essayer de comprendre dans les quelques jours qui viennent, c’est pourquoi quand il y a des circonstances météorologiques un peu particulières, nos services fonctionnent bien, mais avec un décalage de deux à trois jours »

J’adore ce « nous ». J’ajoute qu’entendre Hortefeux et les autres expliquer qu’ils allaient étudier ce qui se fait à l’étranger vérifie leur degré d’incompétence. Faut-il attendre 2010 pour étudier ce qui se fait de mieux ailleurs ? J’aurais cru qu’il y a belle lurette qu’on y avait pensé. Non. Nos responsables de l’ordre sont intelligents, curieux, efficaces, mais deux ou trois jours après la catastrophe. Et ce sera rebelote au prochain épisode neigeux un peu particulier.

Nous sommes un pays civilisé, et pourtant je suis frappé par l’impréparation de nos responsables, de nos entreprises, à toute situation de crise, et leur mépris total concernant les.  pauvres crétins que sont les usagers basiques. Je pense à toutes les déficiences d’information de la SNCF, d’Euro Star, des aéroports quand il y a une panne. La neige, on n’y peut pas grand chose, mais l’info, si, surtout à l’heure des nouveaux réseaux et du tout numérique. Nous autres spectateurs retiendrons de cet épisode ubuesque deux choses :  d’une part la mauvaise foi, la puérilité, le n’importe quoi d’un ministre de l’Intérieur et d’un chef de gouvernement, ce qui n’set pas rien, et d’autre part les images émouvantes, tellement sympas, d’un couple de retraités offrant du chocolat chaud aux automobilistes réfrigérés, et des vendeurs d’un magasin d’ameublement à l’Usine Center de Vélizy offrant les lits d’exposition aux naufragés. PG

0

Comments are closed.