L’impact des médias sur les décisions de justice

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justice

 

 

 

 

 

 

 

Les médias pèsent-ils sur la justice ? Les journaux télés influencent-ils l’appareil judicaire ? Modifient-ils les décisions des tribunaux ? L’institut des politiques publiques a réalisé une étude extrêmement éclairante sur la question, qui témoigne de l’impact du petit écran sur l’institution judicaire. Extraits.

 

 

L’analyse croisée des condamnations pénales et du contenu des journaux télévisés français (20h de TF1 et France2) met en
évidence l’influence du contexte médiatique sur les décisions de justice. Nous trouvons que, dans les cours d’assises, les peines
sont plus élevées au lendemain de reportages consacrés aux faits divers criminels, et, à l’inverse, plus courtes après ceux traitants  d’erreurs judiciaires. Cet effet n’est pas dû aux évolutions réelles de la criminalité, mais à une réaction à l’actualité médiatique. Il s’agit d’une influence de très court terme–seuls les reportages diffusésla vieille importent –et d’autant plus forte que l’audience télévisée était élevée. Par ailleurs, seules les informations concernant la justice affectent les peines. Les autres «mauvaises nouvelles»–sujets sur les catastrophes naturelles ou le chômage–n’ont aucun effet sur les peines prononcées. Nos résultats indiquent par ailleurs que les médias influencent les peines uniquement dans les cours d’assises, ou siègent conjointement des magistrats professionnels et des jurés populaires. Les juridictions pénales composées uniquement de professionnels – tribunaux correctionnels et tribunaux pour enfants –ne sont pas affectées. L’expérience professionnelle semble donc un moyen de limiter l’influence des médias sur les décisions judiciaires.

 

En moyenne, chaque reportage sur un fait divers criminel diffusé dans les journaux télévisés de 20h augmente de 24 jours la durée despeines prononcées le lendemain par les cours d’assises.

Chaque reportage sur les erreurs judiciaires diminue les peines prononcées le lendemain en assises de 37 jours en moyenne.

Ces effets sont liés à la médiatisation et non à l’évolution réelle du nombre de faits commis.

La probabilité d’être acquitté n’est pas affectée par le contenu des médias.

Seules les informations relevant du domaine judiciaire ont une influence sur les peines
.

L’effet des médias sur les peines n’existe qu’en cours d’assises, et non pas dans les cours pénales composées uniquement de juges professionnels La recherche présentée dans cette note met en évidence l’importance du contexte médiatique dans la justice pénale, tel qu’il est reflété dans le contenu des journaux télévisés de 20h.
Ce faisant, elle interroge l’un des piliers de la justice : l’égalité des accusés devant la loi. Si les verdicts sont plus sévères pour
des prévenus jugés au lendemain d’un fait divers sordide, ou au contraire plus cléments dans un contexte de défiance vis-à-vis
de l’institution judiciaire, l’équité du procès est mise à mal. Ce problème est d’autant plus important que ces variations sont
ponctuelles et non le reflet d’une évolution de la délinquance ou des mentalités. (…)

 

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Le JT de 20 heures, médiatisation du crime et de
la justice

Diffusés sur les chaines publiques et jouissant d’une forte audience, les journaux télévisés (JT) de 20h représentent l’une
des principales sources d’information en France. En particulier, les « 20h » de France 2 et TF1 sont suivis
Respectivement par 5 et 8 millions de personnes en moyenne chaque soir entre 2004 et 2010. Sur cette période, c’est donc près de 20 % des Français qui suivent l’un des JT du soir.
Les reportages des journaux télévisés de TF1 et France 2 sont archivés par l’Institut national de l’audiovisuel (INA), et le contenu en est répertorié par mots clés. Nous avons obtenu ces informations pour tous les reportages des JT de TF1 et France2
entre 2004 et 2010. En analysant ces mots- clés, nous avons compté le nombre de reportages par jour sur la criminalité en général, sur les faits divers criminels  (en excluant les sujets relatifs à des procès en cours ou à de la législation), et sur des
erreurs judiciaires. Les reportages sur les crimes et les faits divers criminels sont frequents: en moyenne, il y en a un tous les deux jours. Les sujets consacrés aux erreurs judiciaires sont plus rares, avec en moyenne un sujet toutes les deux semaines.

Cette étude révèle ainsi qu’en moyenne TF1 et France 2 consacrent un sujet à un crime 56,6% de l’année. Et à des faits divers criminels 44,8%, une fréquence importante qui semble influer, selon les auteurs de cette enquête, sur l’orientation du climat judicaire et des jugements rendus.
Ainsi peut-on lire: Les médias ont donc un impact significatif sur les peines de prison prononcées en assises. Les peines sont plus élevées au
lendemain de reportages sur des faits divers criminels, et plus faibles au lendemain de reportages sur des erreurs judiciaires
La corrélation entre les reportages sur le crime et les peines peut avoir deux causes. Elle peut être due à une réaction des
jurés par rapport à l’actualité médiatique. Il est également possible qu’une augmentation du nombre de crimes entraîne un
plus grand nombre de reportages à ce sujet, tout en accroissant la probabilité qu’un juré (ou l’un de ses proches, un voisin, etc.)
en ait directement pâti. Ceci est d’autant plus plausible que nous trouvons que l’impact des médias est plus élevé si les faits
divers criminels se situent dans un département proche de la cour d’assise (…) L’impact des reportages consacrés aux faits divers criminels sur la durée des peines peut provenir d’un sentiment de peur ou d’un simple «mouvement d’humeur» consécutif à des annonces désagréables. Bien que cette seconde hypothèse puisse difficilement expliquer l’effet négatif sur les peines des reportages consacrés aux erreurs judiciaires (qui sont aussi des mauvaises nouvelles), elle serait néanmoins cohérente avec les autres résultats (allongement des peines après la diffusion de sujets sur les crimes, effet de court terme des reportages) Plusieurs travaux récents ont montré l’influence des médias sur différents aspects de la vie sociale, tel que le vote, le niveau de corruption, les conflits ethniques, etc. Par ailleurs, de nombreuses recherches ont démontré les biais dont peuvent être victimes les juges: biais ethniques, influence de l’ordre de traitement des dossiers, fatigue des juges, etc. Le travail présenté dans cette note croise ces deux littératures, dans le contexte français jusqu’alors peu étudié. Les résultats montrent que les décisions de justice sont, elles aussi, influencées par le contexte médiatique. Cependant, contrairement à d’autres biais, les juges professionnels ne sont pas influencés par le contenu des médias.
Ces résultats invitent à renforcer la formation des jurés lors des procès d’assises, et à rappeler qu’ils ne doivent examiner que les faits. De manière plus générale, la présentation auprès des professionnels de la justice des résultats récents sur les biais dans les décisions de justice pourraient limiter le rôle d’influences extérieures ou la prise en compte d’éléments non pertinents.
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2 Comments
  • Vigyland
    janvier 13, 2016

    Votre article se résume à dire que les juges professionnels sont compétents et peu influençables, alors que les jurés auraient besoin d’une formation complémentaire.
    Mais le juge est-il un téléspectateur moyen ?
    Mais, l’incidence de la fréquence et de la gravité de crimes ne donnent-elle par raison aux juré de vouloir accroître la durée moyenne des peines encourues ?
    Ces deux conditions ne conservent-elles pas alors le principe de l’individualisation des peines ?
    Il semble que l’on puisse répondre positivement aux deux dernières interrogations.
    Ainsi, le biais de cette étude ici reprise n’est-il pas de vouloir prendre, à tort, des justifications fondées pour une distorsion portant atteinte à l’équité de décisions judiciaires ?
    Ici encore, c’est ce qu’il semble.
    Les fondamentaux de cette étude ont-il alors été sélectionnés pour aboutir à ce résultat ?
    C’est ce à quoi cette analyse restreinte laisse penser.

  • detective privé
    janvier 20, 2016

    C’est effectivement probable; les émissions liées aux faits divers ou aux affaires criminelles ont tellement bien marché à leurs débuts qu’aujourd’hui chaque chaîne veut son émission : enquêtes criminelles sur W9, crimes sur NRJ12, non-élucidé sur France 2, chroniques criminelles sur NT1…